Relations Internationales

Des clés pour comprendre les relations entre les Etats, les organisations, les entreprises et les sujets transverses : conflits, intelligence économique, énergie, environnement, mouvement de populations, développement, etc.

Résumé : Jacqueline GRAPIN, Pacific America, ed PLON, 1988

Ecrit par 015035 le 4 mai 2017

Dans le contexte actuel tendu des relations américaines avec certains pays d’Asie, je vous propose d’examiner comment l’Amérique a géré son premier défi asiatique à la fin de la Guerre Froide dans les années 1980s face à la puissance émergente de l’époque : le  Japon ; à travers le résumé du chap. 3 Amérripon du livre de J. Grappin.

LivreGrappin

En 1987, 67% des américains contre 20% affirmaient que les capacités économiques sont plus importantes que les capacités  militaires pour déterminer la puissance d’une nation. La supériorité de l’économie sur la rivalité militaire avec l’URSS était une préférence qui existait avant la fin de la Guerre Froide. Elle était même au centre de la stratégie américaine « d’endiguement » de la puissance soviétique énoncée dès 1947 par le pdt Truman. C’était une permanence de la puissance américaine.

Dans les années 1980, l’importance du budget militaire était tenue pour partie responsable de l’ampleur des déficits. La rivalité militaire n’était pas l’enjeu idéologique de la confrontation avec le communisme. Le cœur de cet affrontement était la supériorité du système de libre entreprise face à la planification centralisée.

La supériorité de l’économie sur l’équilibre des forces militaires détermina les objectifs de la politique étrangère américaine des années 1980. La négociation militaire passant par un accord avec l’URSS (après le basculement de la Chine au cours de la décennie précédente), et le rééquilibrage économique passant par une meilleure coordination avec le Japon.

Après l’échec de l’administration Carter face à l’URSS, notamment avec l’invasion de l’Afghanistan en 1979. L’heure de la rupture stratégique et ses deux volets avait sonné avec avec l’élection du pdt Reagan.

REaganJapan

La stratégie du pdt Reagan fut énoncée dès 1980. Il avait perçu l’URSS comme un système militaro industriel sur lequel une stratégie de pression pouvait s’exercer en élevant le niveau des investissements militaires nécessaires pour soutenir la course aux armements tout en diminuant les ressources commerciales et financières jusqu’à la déstabilisation du régime. C’est un retour à la stratégie initiale du containment énoncé par G. Kennan dans son « long telegram ».

L’accroissement de la pression est le résultat d’une recherche de position de force du pdt américain tant militaire qu’économique. Notamment, l’opposition du pdt Reagan au projet de gazoduc soviétique qui aurait porté la dépendance gazière européenne à hauteur de 40% et alimenterait les ressources financières soviétiques et entretiendrait la rivalité avec l’Amérique. Les interdépendances économiques sont donc des leviers de forces d’un niveau stratégique, ce sont les plus importants. Après l’URSS il a donc fallu rééquilibrer l’interdépendance économique américaine et japonaise.

En 1951, le général McArthur écrivait : « il semble que certains n’arrivent pas à comprendre que l’Asie est la région choisie par les communistes pour commencer la conquête du monde. C’est ici que nous combattons pour l’Europe, tandis que les diplomates continuent de parler. Si nous sommes battus ici, la chute de l’Europe est inévitable ; si nous sommes vainqueurs l’Europe a les meilleures chances d’éviter la guerre et de conserver sa liberté. »

L’Asie est la région qui, dans l’équilibre mondial, assure à l’une des deux super puissances le statut de puissance globale dominante. L’URSS sans la Chine ne sera jamais en mesure de défier stratégiquement les US, la fin de l’alliance sino soviétique rend le « containment » effectif à travers l’instrumentalisation des interdépendances économiques. L’Asie, le théâtre d’opération pacifique, est pour les US, hier comme aujourd’hui « l’Océan de la destinée » comme l’appelait le pdt Th. Roosevelt.

USJapan

L’Océan de la destinée américaine depuis le milieu du XIXème siècle (ouverture du marché japonais par le Commodore Perry) et tout au long du XXième siècle (enjeux territoriaux militaires pour les Etats-Unis)

L’Alliance avec un pays d’Asie est aussi essentielle que l’Europe pour garder une position dominante face aux puissances continentales d’Eurasie. L’enjeu c’est le caractère global ou non d’une puissance au niveau de la sécurité internationale. C’est le rôle de l’alliance américaine avec le Japon comme avec la Grande Bretagne sur l’Atlantique. Ainsi, les Kouriles, occupées militairement par l’URSS, sont considérées par les US comme un gage de différent permanent entre russe et japonais et une appartenance sans faille de ces derniers au système d’alliance américaine. Ce système d’alliance est centrée sur l’interdépendance économique comme pour l’Europe avec le plan Marshall.

La poussée militaire de l’URSS en Asie, avec le Vietnam au cours des années 1970, avait fait beaucoup pour le développement économique de ses alliés : Japon et Corée du sud. L’expérience nippone avait même servit de modèle pour les autres pays de la région : les 4 dragons (Corée, Hong Kong, Taiwan et Singapour) en démontrant la possibilité d’un développement rapide du secteur industriel à l’aide d’une main d’œuvre à bas coût.

Ainsi, la défaite américaine au Vietnam avait contribué à l’émergence d’un glacis d’Etats suffisamment développés pour se protéger de la menace communiste. Ce développement économique a contribué à étendre l’interdépendance car il suit le schéma d’industrialisation et d’exportation vers le marché américain puis de développement des services et de la société de consommation.

Cependant,  les US ont créé une menace structurante sur leur domination économique. En 1965, le Japon représentait 2% de la production mondiale et les US 35%. Depuis 1980, il représente plus de 10% et les US 20%. Le Japon sur un territoire 60 fois plus petit que l’URSS, peuplé de 120 millions d’hab, produit plus que 290 millions de soviétiques. Le Japon représente la moitié de l’économie américaine: « le Japon a eu bien tort de bombarder Pearl Harbor, il fallait l’acheter. » Les cabinets d’avocats américains à Washington travaillent par dizaine pour défendre les intérêts économiques japonais au Congrès  En 1960, le revenu moyen des japonais était 6 fois moins élevé que celui des américains. En 1987, il a été de $19 642 en moyenne, dépassant pour la 1ère fois de $3 312 celui de l’américain moyen.

Par conséquent, l’Amérique devait rééquilibrer ses liens avec l’Empire du Soleil Levant. C’était un défi stratégique majeur, comment articuler la puissance globale américaine et les puissances régionales, notamment japonaise ? Répondre à cette question nécessite d’analyser les caractéristiques de l’interdépendance entre les US et le Japon, notamment dans les secteurs des ressources naturelles et financier.

L’interdépendance américano-japonaise

Depuis le milieu du XIXème siècle, la stratégie économique du Japon est structurée par sa contrainte géographique et l’absence de ressources naturelles pour son secteur industriel et alimentaire. Les matières premières, les produits alimentaires et les combustibles minéraux représentaient, en 1985, 72% des importations japonaises, 69% de celles de Taiwan, 43% de celles de la Corée du Sud, alors que les produits manufacturés intervenaient pour 98.94% et 92% des exportations de ces mêmes pays. Historiquement, dans le domaine énergétique, le choc pétrolier de 1973 a obligé le Japon à redoubler ses exportations pour financer ses importations de produits pétroliers. Entre 1980 et 1987 les exportations japonaises à destination des US ont augmenté 6 fois plus vite que les exportations américaines à destination du Japon. Les américains sont les principaux destinataires de ces exportations de biens manufacturés, ils importent 3 fois plus que les japonais à revenu égal.

Dans le domaine financier, le point de repère est le choc Nixon en 1971 de la fin de la convertibilité or du dollar. Pour financer l’achat de ressources naturelles le Japon a besoin de dollars. 120 millions de japonais sur une surface qui représente 2/3 de la France a sa croissance qui dépend pour près de moitié de ses exportations. Les 4/10 vont vers les US et 68% sont libellés en dollars.

De plus, grâce à ses excédents, le Japon doit financer et investir dans l’économie américaine afin qu’elle continue d’acheter ses produits. En effet, le taux d’épargne était de 16% au Japon, le plus élevé du monde ; et de 4% aux US, le plus bas du monde. Les américains n’avaient pas les moyens de financer leurs entreprises et d’acheter les produits japonais. Par conséquent, en 1985 les US étaient le 1er débiteur du monde et le Japon son 1er créancier.

Le secteur financier japonais et ses banques devenaient donc un acteur stratégique majeur. La bourse de Tokyo dépassait par sa capitalisation le NYSE. Sur les 10 plus grandes banques de dépôts du monde, 7 étaient japonaises. Depuis 1985, les actifs de la 1ère banque japonaise, Daichi Kangyo Bank, avaient dépassé ceux de la 1ère américaine Citibank. 40% de ses actifs étaient à l’étranger et 20% de ses profits venaient de l’étranger. Nomura securities était devenu la 1ère banque d’affaires du monde en même temps que le Japon devenait le 1er exportateur de capitaux de la planète. Nomura était le 1er interlocuteur du Trésor américain pour assurer le financement des déficits. La politique des US vis-à-vis du Japon se définissait implicitement lors des séances rituelles d’adjudication des bons du Trésor américains : les institutions financières japonaises en achetaient 1/3.

En résumé, le défi stratégique devenait : les US peuvent-ils demeurer le leader effectif du monde occidental tout en étant la nation la plus endettée à l’égard de ses alliés qu’elle est supposée conduire ? La nouveauté du défi stratégique c’est le renversement de la position financière des 2 acteurs : Comment, sur un moyen fongible de la puissance, comme l’argent, les US ont-ils basculé sans perdre leur domination sur le Japon ? La réponse structurelle est le levier de la sécurité qui a permis aux américains d’équilibrer cette nouvelle interdépendance.

Les nouvelles règles de la diplomatie économique

Les US et le Japon représentent 300  millions d’habitants, soit 7% de la population mondiale. Ils fabriquent 30% de la production mondiale et 20% du commerce international, 43% des investissements directs du monde entier. L’enjeu c’est une partie importante de la production de richesse mondiale. Depuis 1983, le commerce Trans pacifique dépasse le commerce transatlantique. Le Japon représente le 1/10 du commerce mondial, contre 1% en 1950. Le déficit américain a atteint $170 milliards en 1986 dont $59 milliards vis-à-vis du seul Japon. Au début de 1988, l’excédent commercial annuel japonais a atteint 4.37% du PNB nippon : l’empire britannique n’a jamais dépassé 3.87%.

L’alternative à laquelle ce G2 était confrontée est une montée du protectionnisme ou une coopération entre les 2 pays, dans le secteur public et privé, jusqu’à ce que « les hommes de paix » instaurent un nouvel ordre régional.

La transformation progressive entre 1985 et 1988 de la rhétorique du représentant spécial du pdt américain pour les négociations commerciales internationales marque le passage du protectionnisme au libre-échange. La loi commerciale qui est votée et signée en 1988 donne la capacité de négocier avec les partenaires étrangers des US dans le cadre multilatéral du GATT et celle de prendre des mesures de représailles commerciales unilatérales entre les pays qui ne joue pas assez le jeu du libre-échange vis-à-vis des groupes américains.

Les américains mettent en place une approche de libéralisation des marchés sous forme de club à travers des arrangements minilatéraux. Ce sont des accords concernant un nombre limité de pays et sur certains sujets spécifiques. Par exemple, l’accord de libre-échange entre les US et le Canada est un levier pour parvenir à un commerce plus ouvert avec les autres nations, par exemple le Mexique, qui sont forcées de reconnaître que les US trouveront toujours les moyens de développer le commerce international, avec ou sans eux. C’est la mise concurrence des fournisseurs de l’Amérique avec le levier contraignant de la sécurité assurée par la super puissance américaine qui contraint les fournisseurs d’accepter la compétition car ils ne peuvent pas changer de clients.

Les américains menacent de réduire au minimum leurs engagements d’ouverture en les ajustant selon les interlocuteurs et non plus en traitant un grand nombre de pays sur le même pied. L’action minilatérale permet de traiter les contentieux existant entre les US et leurs interlocuteurs. En effet, le marché américains est le plus important, aucun fournisseur ne peut s’en passer et l’affiliation à l’autre superpuissance n’est pas une option. Par exemple, pour le Japon les US sont le plus grand marché existant en dehors de son marché  intérieur. Leur pouvoir d’importateur est supérieur au pouvoir d’exportateur du Japon. Les US arrivent ainsi à négocier avec le Japon l’autolimitation de ses exportations à l’aide de cette approche.

Finalement la clé de la réussite du scenario de la paix par le développement de l’interdépendance americano-japonaise, c’est le rôle de responsable de la sécurité du Japon, le rôle de fournisseur de la sécurité en dernière instance qui conduit les institutions financières et les entreprises japonaises de jouer le jeu du libre-échange mis en place par les américains. Le Japon n’a pas les moyens d’échapper de cette interdépendance américaine.

Cependant, ce scenario a un inconvénient pour l’économie américaine. Les US ont perdu plus de 2 millions d’emplois industriels et des pans entiers de leur économie entre 1980 et 1985. Le Japon est devenu le premier rival de l’économie américaine avec un coût significatif en matière de chômage. Ce coût social de l’émergence d’un concurrent global est un danger latent de rivalité. Mais c’est surtout le partage de la puissance technologie qui conditionne les rapports de force sur la scène internationale. Car il a l’impact le plus important sur les capacités d’action immédiate.

Le partage de la puissance : technologie et joint-venture

Face à l’impossibilité pour les américains de reconquérir une nouvelle productivité face à l’importation de produit japonais, la stratégie choisie par les groupes industriels américains consiste alors en la création de Joint-Venture. Elles produisent un méli-mélo de produits hybrides indistincts. En 1981, le Japon détient $11 milliards d’actifs étranger, en 1988 il en détient plus de $180 milliards essentiellement aux US (x15 en 6 ans). C’est pour les entreprises japonaises une assurance contre une réaction protectionniste américaine.

De plus, les firmes japonaises de haute technologie prennent d’avantage de participations dans les start up américains qui  trouvent les capitaux qu’elles recherchent pour leur R&D. C’est le meilleur moyen de se maintenir à la pointe des développements nouveaux, lorsque ces jeunes entreprises auront réussies ; elles devront alors compter avec les maisons mères à Tokyo.

Cependant, la technologie est une variable qui couple les phénomènes économiques et les enjeux de sécurité. L’idée d’une division internationale de la technologie conditionne un partage de la puissance politique. Le risque est que le Japon se rende progressivement autonome dans les principaux domaines de la technologie après avoir aspiré les connaissances américaines et les avoirs exploités commercialement. Il pourra aussi devenir autonome en matière d’action dans le secteur de la sécurité.

Réciproquement, en 1986, les US prennent conscience de leur dépendance technologique croissante vis-à-vis du Japon pour la fourniture de composants avancés, électronique et optique et leurs approvisionnements. Le Pentagone dépense $56.5 milliards/an de matériel électronique dont 80% de semi-conducteurs fabriqués en Asie. Par exemple, les composants à base d’arsenide de gallium viennent du Japon qui a donc signé un accord de coopération pour l’IDS (Guerre des étoiles). Les américains ont défini 36 technologies japonaises importantes pour leur outil diplomatico-militaire d’où une vingtaine d’accords signés entre 1985 et 1988.

Une lutte entre le Pentagone et le Department of Commerce dans l’administration Reagan a pris place. Le Pentagone cherche à renforcer la vigilance sur les exportations le système de contrôle des exportations qui oblige la demande de licences pour vendre les produits sur la liste du COCOM et représente une perte de $9 milliards et 225 000 emplois.

Le changement du sec of Defense de C. Weinberger par F. Carlucci a conduit à la victoire du Dpt of Commerce : « tout ce qui renforce la base industrielle des US est dans leur intérêt » y compris les investissements étrangers et les achats de composants à l’étranger.

De plus, la prise en main par le Japon de sa propre défense conduirait inexorablement a développer un marché intérieur des sys. d’armes pour les entreprises japonaises qui bénéficieront d’un levier supplémentaire de croissance. Par exemple, Mitsubishi Heavy Industries a vu ses contrats de défense passer de 14% en 1987 à 20% en 188.

Cependant, Washington a imposé à Tokyo de coopérer avec les constructeurs américains dans la production de son outil de défense par l’intermédiaire d’un accord d’échange des résultats technologiques.

Pax Ameripponica

En conclusion, l’alignement du Japon sur les US s’accompagne d’un nouveau partage des responsabilités dans le financement du rôle américain dans la sécurité. C’est la globalisation des engagements japonais. S’il fut absent de la Guerre du Golfe, alors qu’il est le principal bénéficiaire de la distribution des fournisseurs pétrolier, le Japon axe sa « contribution à l’humanité sur d’autres domaines que la défense », notamment l’augmentation de l’aide au tiers Monde qui travail en faveur de la pénétration des entreprises japonaises dans les pays en voie de développement. Le Japon importe 7.4% des exportations des PED contre l’exportation qui représente 63% du volume total.

Avec $180 milliards d’investissement, le Japon peut espérer financer dans un proche avenir sa dépendance énergétique par des royalties. Les banques ont vu leurs créances sur les nations les plus débitrices du Tiers Monde augmenter, tandis que les banques américaines voient les leurs diminuer. C’est dire que la capacité de négociation avec les PED qui appartenait aux US en raison de leurs créances sur ces pays passe progressivement dans les mains nippones.

En revanche, les pays asiatiques voient l’ascension de la puissance japonaise comme une menace et s’appuient sur les US pour l’équilibrer. Aujourd’hui, la présence américaine est d’autant plus importante que les enjeux territoriaux sont à l’échelle du plus grand océan de la planète. La stratégie est toujours d’intégrer les économies d’Asie dans les interdépendances américaines en prenant appui sur le rôle de clé de voûte de la sécurité régionale.TTP

Classé dans Economie Politique Internationale | Commentaires fermés sur Résumé : Jacqueline GRAPIN, Pacific America, ed PLON, 1988