Note de synthèse : L’eau est-elle un enjeu de pouvoir ?

11 juin, 2009 | Commentaires fermés sur Note de synthèse : L’eau est-elle un enjeu de pouvoir ?

L’eau est au centre de toutes les formes de vie, animale ou végétale. Elle est nécessaire à tout écosystème, a fortiori pour l’espèce humaine. Ce rôle central pour le fonctionnement biologique des organismes vivants confère à l’eau une valeur de condition nécessaire de la survie. Ainsi, cet élément biologique, au travers de son cycle de vie, conditionne l’existence humaine et il structure les organisations sociales. Certains grands Etats comme celui des sumériens ou des chinois ont construit une part de leur légitimité en assurant la gestion de l’eau pour les populations.La répartition de l’eau, sa rareté ou son abondance, deviennent une injuste inégalité ou une solidarité réussie à l’échelle de l’humanité dès lors que les producteurs-utilisateurs sont capables de donner une valeur à l’eau. La carte n°1 de répartition de l’eau est généralement utilisée comme outil de synthèse de la tension hydrique à l’échelle de la planète.

WPI par pays

Carte n°1: 2002 Water poverty index (note 1) map (from UNEP [1])

Je vous propose de prendre comme fil conducteur de cette note de synthèse, la pyramide des besoins de Maslow. Elle va nous permettre de faire le lien entre le rôle de l’eau vis à vis des organismes vivants et l’existence, ou non, d’enjeux de pouvoir liés à l’eau. Cela nous permettra d’évaluer les défis de la géopolitique de l’eau, id est, de traduire la carte n°1 des tensions hydriques, en carte des risques de conflits liés à l’eau.

Les besoins physiologiques (primaires), de sécurité (secondaires) et enfin d’appartenance, d’estime des autres et de soi (ternaires) sont les trois types de besoins auxquels l’eau apporte une satisfaction. Les premiers sont incontournables pour la survie de l’homme, on est moralement en droit de soutenir qu’ils ne sont pas négociables à moins que l’homme ne soit qu’un loup pour l’homme. Les seconds, les enjeux de sécurités, se posent pour tout Etat vis à vis de sa population. Enfin, les derniers concernent plus largement le problème de la puissance d’un pays, de sa lutte pour son « identité » et sa survie parmi les autres pays de la société internationale.

Pyramide de Maslow

Les formes d’inégalités déterminent les types d’enjeux de pouvoir dont l’eau peut faire l’objet pour chacun de ces besoins.

Les besoins physiologiques

Au niveau des besoins primaires des individus, la répartition inégale est surtout visible dans l’accès à l’eau. Le Graphique n°2 illustre l’inégalité d’accès et de consommation de l’eau pour satisfaire les besoins primaires en eau, entre les pays dont le WPI est élevé, et ceux dont il est faible :

Comparaison des besoins journaliers en eau

Graphique n°2 : comparaison des volumes d’eau consommés

La réponse à cette inégalité nécessite la construction d’infrastructures de distribution, de stockage, de retraitement de l’eau qui est conditionnée par la capacité d’investissement. La réponse à cette première inégalité semble être de nature économique. Les acteurs de l’eau : entreprises, gestionnaires publics et autorités politiques locales sont confronté à un besoin qui se renforce avec la démographie et le développement des pays. Ce besoin est une nécessité impérieuse qui s’impose à eux. Cependant, les solutions possibles ne peuvent pas être envisagées uniquement au niveau local, indépendamment des voisins, qu’ils soient des pays ou des villages.

Le cycle de l’eau et son statut de bien commun

Ce n’est pas l’inégale répartition de l’eau et son accès nécessaire à la survie de l’homme qui en font un bien commun, mais plutôt son mouvement constant et son ubiquité.Le cycle hydrologique fait circuler l’eau en permanence, traversant l’ensemble des milieux naturels plus ou moins urbanisés, qui sont le support des sociétés humaines. Le cycle hydrologique impose une logique systémique de l’évaluation de l’eau. Une perturbation à un endroit a un impact dans une autre zone géographique, indépendamment des autorités politiques légitimes ou non. Les pollutions se retrouvent dans tous les lieux de la planète. Une surexploitation dans une zone peut entraîner une pénurie dans une autre. Les décisions des uns, en matière d’aménagement du territoire, de transport de l’eau, d’agriculture, de développement industriel ont un impact sur les autres. Au besoin primaire de l’eau qui touche chaque individu, s’ajoute un besoin secondaire, de sécurisation des accès à l’eau, qui doit être abordé à l’échelle de la planète et de l’humanité dans sa globalité. Ainsi que le montre la nature des risques associés à l’eau. En effet, les menaces sur le cycle de l’eau sont les risques systémiques que doit affronter globalement la société internationale.

Les pratiques suivantes :

– la surexploitation de l’eau liée aux pratiques agricoles intensives et à l’industrialisation

– les pollutions des sources

– la destruction des milieux aquatiques par l’urbanisation ou en conséquence de la désertification

conditionnent la probabilité des risques partagés collectivement par tous les membres de la société internationale :

– maladie, épidémie, qui est un risque pour les politiques de santé,

– pertes animales, végétales, qui sont des facteurs de productivité agricole qui influencent le risque de famines

– migration de populations qui est un risque de pression sociale sur les pays riches

Ces risques impactent directement la possibilité de conflits d’intérêts entre Etats. L’eau est un bien commun qui nécessite une gestion de bien public. La réponse à ces risques semble commander une gestion intégrée des ressources en eau (GIRE). Elle nécessite que tous les acteurs concernés se concertent au delà de leurs frontières. Les exemples sont nombreux du succès de coopération entre pays sur des bassins aquifères transfrontaliers. Ainsi, l’organisation de mise en valeur du fleuve Sénégal (www.omvs.org) en mars 1972 entre le Mali, la Mauritanie et le Sénégal à pour mission d’adapter la gestion de l’eau pour le plus grand bénéfice des populations de ces trois Etats. C’est un succès parmi beaucoup. La satisfaction des besoins secondaires, de sécurité, semble donc imposer des modalités de coopération entre les Etats, principaux acteurs concernés par les besoins de reconnaissance.

Quels rôles pour les Etats ?

Le besoin en eau est d’abord lié à l’évolution démographique, puis au niveau de développement économique d’une société. Ces variables sont de la responsabilité des Etats. Ainsi, le contrôle du besoin en eau est du ressort des Etats. C’est la politique de développement des Etats qui conditionne les besoins des populations. Cependant, la plupart des associations de la société civile mettent en avant la nécessité d’avoir une approche globale et transverse de la problématique de l’eau : comment satisfaire des besoins croissants ? C’est ainsi que la Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE) apparaît comme la réponse de « bon sens » face à ce défi. L’eau est un enjeu qui doit éviter d’être traduit en termes de pouvoir relatif entre Etats. Ceci afin de « promouvoir le développement et la gestion coordonnées des ressources en eau, terres, et autres, de manière à maximiser le bien être économique et social de façon équitable, sans compromettre la durabilité des écosystèmes essentiels » afin d’éviter les conflits.[2] Il est donc urgent que les Etats agissent de concert pour relevé le défi du développement sous la contrainte de ressources en eau comme bien commun. La difficulté avec cette formulation du problème est qu’elle est commune à beaucoup de ressources. Si la société internationale avait une solution nous aurions pu l’appliquer au pétrole ou au gaz, que de conflits évités ! L’eau, comme toute matière première qui est utile ou nécessaire au développement économique d’un pays, pose le problème des relations entre les Etats au sein de la société internationale.

Et la société internationale ?

Selon le rapport du Forum Economique Mondial sur l’eau, il y a urgence à mettre en place cette gestion intégrée de l’eau.[3] Il part du constat qu’il n’y a pas assez d’eau pour étendre les consommations actuelles des pays riches au pays les moins avancés. Comme il n’y a pas de substitut à l’eau, c’est une situation de « jeux à somme nulle ». Pour augmenter la consommation en eau des pays pauvres, il faut diminuer les gaspillages des pays riches, et, si cela ne suffit pas, il faudra envisager un partage équitable au nom de la solidarité humaine.

L’approche intégrée de la gestion de l’eau suppose le respect de trois critères de décision :

– promouvoir un accès équitable à l’eau afin de réduire la pauvreté

– évaluer l’efficacité de l’utilisation de l’eau par rapport aux nombres d’utilisateurs

– évaluer l’impact sur l’environnement pour choisir les solutions durables

Ces critères doivent s’imposer localement face à d’autres. Face aux critères de la puissance d’un pays qui n’est en dernier ressort, qu’une construction intersubjective.

La difficulté semble pour le moins réelle. En effet, ces arguments et la démarche associée peuvent être repris à l’identique pour le charbon, le pétrole ou le nucléaire ou les composants des batteries de mobiles ou d’ordinateurs portables. Or, l’histoire nous apprend que l’énergie et les matières premières sont des enjeux de pouvoirs et donc des  facteurs de conflit depuis deux siècles. Depuis la découverte des réactions en chaîne de l’atome, le nucléaire civil est en permanence sous la surveillance de l’agence internationale de l’énergie atomique afin d’éviter sa prolifération dans le domaine militaire. L’entrée d’un nouveau pays dans le club des puissances atomiques militaire est un changement de grande ampleur de la hiérarchie de puissance de la société internationale.

Quelle est donc cette « magie de l’eau » qui rendra possible des analyses et des recommandations qui se heurtent pour l’instant à la réalité têtue des enjeux de puissances dans le domaine de l’énergie et des matières premières ?

La dure réalité de la géopolitique de l’eau

Le Forum Economique Mondial a identifié une dizaine d’enjeux de pouvoir liés à l’eau [3] :

– l’alimentation de l’ensemble de la population nécessite un accroissement de la production en céréale et viande, donc un accroissement des volumes d’eau pour l’agriculture

– l’alimentation de l’ensemble de la population nécessite un accroissement des échanges de nourritures entre les pays, donc un accroissement d’énergie pour le transport, consommatrice d’eau

– l’urbanisation croissante des populations augmente la consommation d’eau pour l’hygiène, la santé et la nourriture

Ces enjeux de pouvoirs sont dépendants de la démographie et du développement économique des pays, sous le contrôle des Etats. Mais les entreprises jouent un rôle fondamental et détiennent une part du pouvoir de décision. Leur intérêt est de supporter  un type de développement économique compatible avec leur rentabilité financière.

– l’absence de volonté politique locale pour réformer l’agriculture est un blocage important

– le système international des échanges agricoles ne peut répondre aux besoins de l’alimentation mondiale

– les politiques énergétiques sont nationales et elles ont un impact primordial sur le niveau de consommation en eau

– l’absence de solution globale conduit les Etats à mettre en place une politique basée sur leur unique intérêt national, dangereux pour la gestion globale de l’eau

Ces enjeux de pouvoir ciblent les Etats et la société internationale. Ils posent le problème de la légitimité politique nationale face à une gouvernance mondiale de l’eau.

– la sur-extraction en eau et le gaspillage diminue les réserves et compromettent la consommation future

– les besoins en investissement dans les infrastructures sont très importants pour réduire le gaspillage. Les financements publics seront insuffisants. Mais pour convaincre les investisseurs étrangers, chaque gouvernement doit réformer sa gestion de l’eau pour la rendre rentable.

– les enjeux financiers seront à l’origine de rivalités entre les gouvernements pour attirer les investisseurs et permettre le développement de leur économie.

– les régions sous tension hydrique sont un prochain terrain de rivalités concernant les politiques agricole, d’urbanisation, de gestion de l’eau. Cela signifie un accroissement des instabilités géopolitiques

Ces enjeux de pouvoir proviennent de la situation de jeux à somme nulle que constitue le volume limité accessible de l’eau douce.

Le Forum Economique Mondial, avec le support du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon, recommande aux gouvernements de s’engager pour amener les entreprises et les sociétés civiles à mettre en place un cadre de gestion de l’eau aux bénéfices de l’ensemble des populations.

Nous devons examiner rigoureusement ces enjeux politiques afin de cerner la nature magique de l’eau qui évitera d’en faire un facteur de conflit.

Les enjeux de pouvoir identifié par le Forum dérive de l’objectif de la globalisation. A savoir, le développement des pays les moins avancés et la satisfaction des besoins primaires des populations par un accroissement de la « rationalisation » de l’eau afin d’éviter son rationnement local, qui est déjà le cas dans beaucoup de pays. Ceci, afin d’augmenter la production agricole, les échanges agricoles, l’urbanisation et permettre le développement du marché global. Cette institution social dont les principales fonctions sont d’optimiser la répartition des ressources finit et de réguler les confrontations potentiels au travers du mécanisme de l’offre et de la demande.Etant donné les capacités financières limitées, il s’agit d’offrir la meilleure rentabilité financière afin de garantir une juste répartition de l’eau. En fait, une répartition fonction du pouvoir d’achat des clients.

Si l’eau a un pouvoir magique, c’est là qu’il devra fonctionner. Ce pouvoir magique de l’eau, devra permettre la satisfaction d’un besoin vital à l’aide du mécanisme de l’offre et de la demande en excluant le recours à la violence. Le recours à un enchanteur au moins aussi puissant que Merlin me semble urgent !

Un facteur de conflit supplémentaire à gérer

La tension hydrologique entraînera probablement une rivalité entre les pays. L’eau risque bien d’être un facteur de conflit supplémentaire. Mais cela ne signifie pas qu’elle fera l’objet de conflits armés. Les pays peuvent choisir d’avoir recours aux échanges et aux accords de coopération pour gérer cette tension et la pression sociale qu’elle provoque nécessairement sur les populations. Il faudra cependant, que cette pression financière sur les consommateurs d’eau, riches ou pauvres, ne dérape pas dans une zone inacceptable. Cela provoquerait des conflits internes, comme les mouvements sociaux dans les pays riches suite à l’augmentation du prix des carburants, ou les émeutes de la faim dans les pays pauvres suite à l’augmentation des prix du riz et des céréales. Pour gérer cette pression sociale, il faut des Etats légitimes et forts. Les Etats faibles pourrait être tenté de canaliser ce mécontentement vers des guerres de voisinage ou civile. Le développement d’Etats légitimes et fonctionnellement opérationnels apparaît comme la réponse « pacifique » face au risque des guerres de l’eau (Water Wars). C’est un beau chantier pour les Nations-Unies, au regard de l’histoire des relations internationales, je ne suis pas sûr que l’eau possède un pouvoir magique suffisant pour y arriver !

Note 1 : The water poverty index (WPI) is an aggregate index, describing the lack of freshwater. The index is calculated based on five components: resources, access, capacity, use, and environment, using indicators describing these. The lower the score is, the biggest the problem.

Bibliographies

[1] Water poverty index, by country in 2002. (2006). In UNEP/GRID-Arendal Maps and Graphics Library. Retrieved 16:51, May 28, 2009 from http://maps.grida.no/go/graphic/water-poverty-index-by-country-in-2002.

[2] Global Water Partnership, http://www.gwpforum.org/servlet/PSP

[3] World Economic Forum Water Initiative, january 2009