Mémento : Mercantilisme, une politique économique actuelle ?
Ecrit par 015035 le 15 juin 2010
Dans son blog du New York Times, le 31 décembre 2009, l’économiste Paul Krugman dénonçait le mercantilisme chinois « Macroeconmics effects of chinese mercantilism » (http://krugman.blogs.nytimes.com/). La crise actuelle semble renforcer ce sentiment. Un petit mémento du mercantilisme, tiré de l’ouvrage History of Economic Though (E. Screpanti, S. Zamagni, Oxford University Press, 2005) me semble intéressant si ce sujet prend de l’importance à mesure que la crise s’installe. Ce type de politique économique implique une certaine norme sociale (un comportement attendu dans un groupe) de la part des acteurs internationaux qu’il est peut être utile de rappeler.
Vue du port de Rochefort – Joseph Vernet (1714 – 1789)
Musée du Louvre
Historiquement, le mercantilisme est une vision politique de l’économie qui accompagne la fin du moyen age et le début de l’époque moderne, elle émerge avec la renaissance. Elle est donc associée avec la montée en puissance de l’Etat.
Dans ce contexte, l’objectif des dirigeants politiques est l’accroissement du pouvoir de l’Etat. Ils associent alors le développement économique avec l’accroissement de sa richesse. Le moyen recherché pour cet enrichissement est le commerce extérieur qui dégage un excédent de la balance commerciale. Le développement du commerce extérieure nécessite le développement de la base industrielle du pays et donc une politique d’investissement conséquente ainsi que la constitution d’un capital de savoir faire. Le type de moyen d’enrichissement privilégié par l’Etat caractérise le type de mercantilisme à l’oeuvre. L’accumulation de l’or (bullionisme), le développement des manufactures (colbertisme), la marine commerciale (mercantilisme britannique).
Colbert au service du Roi – 1661
Dans cet approche, l’Etat est l’acteur central de l’économie par sa politique industrielle, d’exportation et de protection du marché intérieur. Cette politique économique est associée à des enjeux stratégique et militaire important. Ainsi, le développement de la marine marchande britannique au XVII s’accompagna d’une marine militaire, la Royal Navy, qui devint un outil politique de la puissance britannique émergente. Ce lien très fort entre pouvoir politique, puissance militaire et stratégie économique est caractéristique d’une vision mercantiliste de l’économie.
Le bullionisme, le mercantilisme pratiqué par l’Espagne au XVI, était fondé sur la croyance que l’or est la seule forme de richesse dont l’Etat devait se préoccuper et accumuler. La fuite de métal précieux était donc un problème d’intérêt national impliquant l’intervention de la Raison d’Etat. Ainsi, l’équilibre des contrats pratiqué en Espagne imposait que le montant des échanges avec chaque pays soit au moins équilibré sinon positif. Cela avait pour inconvénient de limité les déficits avec les pays exportateurs de matières premières et donc la production espagnole. De plus, la sortie de métal précieux n’était envisagée qu’au travers de la monnaie. Or, la loi de Gresham démontre que l’introduction d’une monnaie contenant moins de métal précieux réduit, à terme, la quantité de métal précieux, qui est détourné, au sein du pays donc dans les caisses de l’Etat.
Le commercialisme, ou mercantilisme britannique, se focalise sur la balance commerciale totale. Ainsi, il est possible d’avoir un déficit avec les pays dont proviennent les matières premières si cela permet d’accroître les exportations nationales et d’obtenir des revenus plus important. Si le capital technologique est tel qu’il offre un avantage compétitif qui permet d’établir un quasi monopole de fait sur les produits exportés, alors l’augmentation de la richesse nationale devient un atout de politique internationale.
En terme conceptuel, cette théorie concerne d’abord la théorie de la valeur : un bien à une valeur d’usage, le besoin qu’il satisfait, ou une valeur d’échange, ce qu’il permet d’obtenir de l’extérieur. Un baril de pétrole a une utilité pour une société où la voiture individuelle est développée tandis qu’il n’a pas de valeur dans un pays ou domine des moyens de transports traditionnels. Si le pétrole se trouve à l’extérieure de la société où il a une utilité, alors il a principalement une valeur d’échange au travers de son exportation. Ainsi, un bien peut acquérir de la valeur alors qu’il n’a pas nécessairement une utilité. Lorsque ce bien a une utilité dans tous les pays, alors sa valeur dominante est sa valeur d’échange qui devient un enjeu stratégique pour celui qui contrôle ce bien. Dans cette théorie de la valeur, c’est la valeur d’échange qui prend le pas sur la valeur d’usage comme nouveau moyen d’enrichissement. L’intérêt de la vision mercantiliste est de ne jamais perdre de vue l’enjeu politique qui sous tend les échanges internationaux. Ce n’est pas surprenant que cette théorie économique émerge avec les débuts de la mondialisation.
Le mercantiliste est celui qui dérive son profit de la différence entre l’achat des matières premières et la vente à l’exportation de produits manufacturés. C’est un acteur qui est à l’origine de l’accumulation du capital. L’augmentation de la consommation de biens industriels et la stabilité de leur production conduit le mercantiliste à chercher le contrôle des biens importés nécessaires aux biens exportés à l’origine de son enrichissement. L’une des conditions de ce contrôle est la possession du capital technologique et l’autre est la sécurisation des matières premières nécessaires à la production. Le recours à une force militaire devient un élément déterminant de la politique économique. D’où l’intérêt commun entre le mercantiliste et le dirigeant politique détenteur du monopole de la force armée.
De plus, ce processus s’accompagne de la formation d’une masse de salariés dont la stabilité sociale est fortement conditionnée par la capacité de l’Etat à satisfaire et à réguler leurs besoins. L’Etat est préoccupé par la nation. Il devient l’acteur central de la vie économique et de l’action collective. La gestion de l’enrichissement de la nation devient l’une des préoccupations primordiale de l’Etat et de l’administration. Les choix de politique économique doivent alors être justifiés aux regards de la masse des salariés des manufactures. La politique économique devient un enjeu national.
Dans le mercantilisme, les intérêts des producteurs – exportateurs, des marchands, et ceux de l’Etat sont confondus. L’économie devient un sujet politique. Le profit dérive de la différence entre la vente de produit à l’exportation et l’achat des matières premières nécessaire à leur fabrication. Par conséquent, les taxes sur les produits industriels importés sont un levier stratégique important. Le protectionnisme est une fonction de l’Etat. La production nationale est aussi encouragée à travers des monopoles ou des entreprises étatiques, des aides et des subventions étatiques, l’acquisition de savoir-faire et de mains d’œuvres très qualifiées. Cette vision de l’économie conduit les dirigeants politiques à se concentrer sur les déterminants des prix fixés par les marchés à l’exportation, sur la demande internationale.
Une observation peut être tirée de ce mémento. La Chine a une politique économique très similaire au mercantilisme français et britannique comme le souligne justement Paul Krugman. Une conséquence peut alors être dérivée de ce petit mémento. Si les dirigeants européens veulent faire passer un message diplomatique aux dirigeants chinois sur un sujet quelconque. Il leur suffit d’agir sur le marché européen de la consommation par l’intermédiaire d’une taxe (carbone ou autre) sur les produits « made in China ». C’est un moyen d’obtenir un changement de la politique chinoise beaucoup plus efficace qu’une longue négociation à Copenhague…

