Risque pays : comment faire une évaluation régionale ?
Ecrit par 015035 le 9 juillet 2010
Le magazine “Foreign Policy” et le think tank “Fund For Peace” ont publié les résultats 2010 du “Failed State Index”. A partir d’une carte interactive, l’analyste peut choisir un pays et obtenir immédiatement la valeur de 12 indicateurs de « bonne gouvernance » et de stabilité des institutions politiques et sociales. C’est un ensemble d’indicateurs qui peuvent conditionner une décision d’investissements pour une entreprise, une banque ou d’intervention de sa diplomatie pour un état.
Site FSI : http://www.foreignpolicy.com/ ou Site FFP : http://www.fundforpeace.org/
Ces indicateurs sont un bon moyen d’objectiver une analyse politique en vue de produire une fiche de risque pays à destination d’une entreprise ou d’un service d’état. Considérons, par exemple, le risque politique d’un projet de gazoduc. Ce type d’infrastructures économiques est très dépendante de la gouvernance des territoires sur lesquelles elles sont implantées. Elles induisent généralement des relations quasi diplomatique d’état à état entre les acteurs économiques afin de garantir la sécurité des infrastructures et leur bon fonctionnement. D’autant plus que les échanges portent sur des périodes à long terme. Enfin, ces infrastructures traversent des régions entières ce qui augmente la complexité des risques. Plus précisément, la difficulté est d’agréger les indicateurs sur des pays distincts. Prenons la région du Caucase comme étude de cas avec un gazoduc allant de Bakou (Azerbaïdjan) jusqu’en Turquie en passant par la Géorgie.
Géographiquement, cette région est constituée des trois pays : Géorgie (rang : 33, FSI = 91.8) Azerbaïdjan (rang : 56, FSI = 84.6) et Arménie (rang : 101, FSI = 74.3). Ils sont le cœur géographique des territoires traversés, ils sont entourés de grands voisins, la Russie (rang : 71, FSI = 80.8), l’Iran (rang : 38, FSI = 90) et la Turquie (rang : 85, FSI = 78.2). Auxquels, il faut ajouter la puissance globale américaine (rang : 159, FSI = 34).
Ces indicateurs (rang et FSI) doivent être numériquement interprété sur une échelle de valeur, c’est leur calibration. L’amplitude du rang va de 1 à 192, soit le nombre de pays de la communauté internationale. Le FSI est une agrégation de 12 indicateurs et il s’échelonne de 114.3, pour la Somalie (le plus instable), à 18.7 pour la Norvège (le plus stable).
L’utilisation de la moyenne des trois pays au cœur du Caucase donne un FSI de 83.6 ce qui place cette région entre la Bosnie-Herzégovine et l’Angola en terme de stabilité. Cependant, l’écart entre le FSI de la Géorgie et celui de l’Arménie, soit 17.5, représente 18% de l’écart (95.6) entre le pays le plus instable, la Somalie et le plus stable, la Norvège. Cet écart est trop important pour se satisfaire d’une moyenne arithmétique des FSI des trois pays du Caucase. En effet, cet écart est trop important pour que la moyenne arithmétique soit un indicateur révélateur des risques d’instabilité politique de cette région. Il faut donc pousser plus en avant l’analyse et évaluer les valeurs des 12 indicateurs qui composent le FSI d’un pays. Pour chacun, il s’agit alors de déterminer la règle d’agrégation adéquate afin de déterminer le FSI régional du Caucase qui serait alors le « Regional Governance Failed Index : RGFI ». Les données à disposition sont :
Les indicateurs sociaux (à partir des définitions de Wikipedia) sont :
1 – Pression démographique : il mesure le poids de la densité de population sur l’environnement dont l’occupation des territoires et leurs problèmes de frontières sont l’aspect le plus important. Cet indicateur s’attache à des phénomènes dont l’origine est une tendance démographique et de politique de développement. Compte tenu de l’absence de sensibilité de cet indicateur au variation à court terme et à l’existence de frontières, nous allons considérer que la moyenne est une bonne modalité d’agrégation : (6.2+6.2+5.7) / 3 = 6.0
2 – Mouvements massifs de réfugiés et de déplacés internes : il mesure la pression des populations sur les accès à l’eau, à l’alimentation et les terres arables. Cet indicateur concerne des phénomènes localisés sur le territoire mais qui peuvent durer dans le temps. Il sollicite d’abord les Etats concernés pour résoudre un problème local de gestion de crise humanitaire. Il permet d’identifier un risque prégnant de déstabilisation. Ainsi, le choix du maximum des indicateurs des pays semble une modalité prudente d’agrégation : Max(7.8, 8.1, 6.9) = 8.1
3 – Cycles de violences communautaires : les rivalités de toutes origines (ethnique, religieuse, etc.) ayant été instrumentalisé par des leaders politiques et toujours présentes. Cet indicateurs mesure le risque d’irruption de conflit, parfois très sanglant, difficile à résoudre. Il est le signe d’une conflictualité latente. Compte tenu de la facilité de débordement de ces conflits d’un pays à un voisin, le choix du maximum des indicateurs des pays semble une modalité d’agrégation intéressante : Max (8.4, 7.9, 6.0) = 8.4
4 – Emigration chronique et soutenue : l’émigration a un impact négatif sur les ressources d’un pays pour son développement économique. Si ce phénomène a un impact c’est surtout à moyen terme, dans un futur proche il est un indicateur de sous développement. La moyenne, voir le minimum des indicateurs sont des moyens d’agrégation valables : (5.8+5.7+7.0) / 3 = 6.2
Ces 4 indicateurs permettent d’évaluer la stabilité sociale d’une région. Leur agrégat a un poids de 4. Leur agrégation peut être réalisée par moyenne ou par le choix de la valeur max. Chacun des ces facteurs est une origine possible de conflit, de rupture du lien social et d’irruption de la violence. Ainsi, le choix de la valeur max nous semble intéressante. Max(6, 8.1, 8.4, 6.2) = 8.4
Les indicateurs économiques, avec un poids de 2, sont :
5 – Inégalités de développement : l’écart de répartition des richesses tant matériels que sociales et symboliques. La moyenne est le mode d’agrégation choisi : (7.2+7.3+6.5) / 3 = 7
6 – Déclin économique subit ou prononcé : cet indicateur associe le revenu moyen, le PIB, l’endettement, le taux de mortalité infantile, le niveau de pauvreté et le nombre de faillites. De même, la moyenne est le mode d’agrégation de cette variable extensive proche de la notion d’Index de Développement Humain (IDH) de l’ONU : (6.5+5.9+5.8) / 3 = 6.1
Ces deux indicateurs sont agrégés par moyenne car ils sont directement proportionnels, dans une première approximation, aux capacités matériels des pays : 7+6.1/2 = 6.6
Les indicateurs politiques ont un poids de 5, ils sont :
7 – Criminalisation et dé légitimation de l’Etat : cet indicateur mesure le niveau de bon fonctionnement de l’Etat. Le choix du max comme modalité d’agrégation s’impose de lui-même : Max(9, 8, 6.6) = 9.0
8 – Détérioration graduelle des services publics : la diminution de l’accessibilité à des services publics et leur dysfonctionnement sont une mesure de l’affaiblissement de l’Etat et une atteinte à la légitimité politique des dirigeants. Le choix du max comme modalité d’agrégation s’impose car la détérioration d’un Etat pose un problème stratégique à ses voisins : Max(6.4, 5.5, 5.3) = 9.0
9 – Violation généralisée des droits de l’homme : permet d’évaluer le caractère dictatorial du gouvernement et donc le risque d’irruption de la violence, ce caractère touche la pérennité des engagements contractuels ou les difficultés de négociation. Cependant, son impact sur l’instabilité du pays et de la région est relativement faible. Ainsi, le choix du min comme modalité d’agrégation n’est pas inapproprié (ce choix est bien sûr sujet à débat !): min(7.3, 7.2, 6.4) = 6.4
10 – Appareil de sécurité constituant un Etat dans l’Etat : c’est le modèle du « gouvernement prétorien » dans lequel un clan et une milice possède les leviers du pouvoir au détriment des préférences de la majorité de la population. Ce groupe au pouvoir inscrit l’ensemble des relations politiques au sein de la société dans des rapports de forces et la violence est diffuse sur tous les aspects de la vie sociale. Le choix du Max() comme modalité d’agrégation s’impose de lui-même : Max(8, 7.3, 5.1) = 8.0
11 – Emergence de factions au sein de l’élite : les clans et les tribus agissent comme des acteurs stratégiques en rivalités pour le pouvoir. Ces groupes instrumentalises l’ensemble des caractères de la société, ethnie, religion, distribution des richesses, pour assouvir leur soif de conquête. Le choix du Max() comme modalité d’agrégation s’impose de lui-même : Max(9.1, 7.9, 7.0) = 8.0
De même que pour les indicateurs sociaux, les indicateurs politiques, de poids 5, représentent un facteur d’irruption de violence dans les engagements pris entre les acteurs politiques et les entreprises impliquées par la mise en place, l’exploitation et la maintenance d’un réseau de gazoducs. Le choix du Max() comme modalité d’agrégation s’impose de lui-même : Max(9, 9, 6.4,8, 8) = 9.0
Au final, nous avons un RGFI régional que l’on peut calculer comme une moyenne pondérée, ce qui donne pour le Caucase :
4 x 8.4 (social) + 2 x 6.6 (économique) + 5 x 9 (politique) + 1 x 8.7 (international) = 100.5
En conclusion, cette exemple illustre pour l’analyste la nécessité de se poser la question des modalités d’agrégation des FSI de différent pays en fonction, principalement, de l’enjeu géopolitique sur lequel il travail. Pour un gazoduc, il suffit d’une rupture dans l’un des pays pour que l’approvisionnement soit interrompu. Ainsi, la règle d’agrégation privilégiée sera le Max().
Comparé à notre moyenne initiale de 83.6, le résultat de 100.5 laisse à penser que la région est aussi instable que le Kenya ou le Nigeria. Il semble que la fragilité d’une région augmente nécessairement en comparaison des Etats qui la constitue avec l’état le plus faible. Ce résultat est cohérent avec le phénomène de Balkanisation de l’Europe observé à la veille de la Guerre de 1914. La fragmentation de cette région en de multiples petits pays a contribué à son instrumentalisation par les grandes puissances de l’époque.
Enfin, une limite à cette démarche c’est la sous estimation du poids des acteurs internationaux qui est relativement faible. Un seul indicateur parmi 12 tente de le mesurer. Dans le cas du Caucase, les rivalités entre la Russie, l’Iran et la Turquie depuis le XIXème siècle montre que cette approche numérique ne prend pas en compte le poids de l’Histoire. Plus récemment, les conflits lattent au Nagorno-Karabach, en Ossetie du Sud et en Abkhazie, s’ils impactent les indicateurs 2 (Réfugiés), 3 (Violences communautaires), 9 (Droit de l’Homme) et 10 (Gouvernement prétorien) sont surtout des situations sur lesquelles les puissances régionales et les Etats-Unis ne manqueront pas d’intervenir comme les visites récentes des Secrétaires américains à la Défense (R. Gates) et d’Etat (H. Clinton) nous le rappel.

