Etude de cas : les ruptures technologiques et la distribution de puissance du système international, le cas des gaz non conventionnels
Ecrit par 015035 le 19 juillet 2010
Problématique : d’un point de vue réaliste, les 192 pays de la planète sont organisés suivant un mode systémique caractérisé par une anarchie structurelle (l’irruption d’un conflit violent est une possibilité permanente). Dans ce contexte, le paramètre important du système international c’est le nombre de pôles de puissance.
Un monde unipolaire est un système où il y a un pays hégémonique qui régule le système à la fois dans son intérêt mais aussi dans celui du système global. Un monde bipolaire est un système ou la rivalité de deux superpuissances s’équilibre en permanence. La question est alors de savoir si cet équilibre est stable ou non. Enfin, un monde multipolaire est celui où une distribution de puissance est répartie sur un ensemble de pays. Le nombre de pôle est donc le résultat de la répartition de la puissance.
Aujourd’hui, le facteur technologique semble être le plus discriminant en matière de puissance. Qu’il concerne l’emploi de forces armées avec des frappes chirurgicales (la Guerre du Golf de 1991) ou la capacité d’interception et d’intervention dans le cyberespace (Google et la Chine) ou la lutte contre le changement climatique (le poids du solaire et de l’hydraulique dans l’indépendance énergétique). Or, la difficulté de cet aspect de la puissance est sa difficile prédictabilité. En effet, les évolutions technologiques sont souvent décrites sous la forme de ruptures ce qui leur confère un caractère imprévisible et donc déstabilisant pour le système international.
L’analyse technologique ne peut plus être réduite à l’évaluation du potentiel technique d’un procédé et son impact en terme d’innovation dans la chaîne de valeur. En effet, face aux enjeux de politique internationale, les acteurs stratégiques cherchent de plus en plus de solutions politiques du côté de l’innovation technologique comme dans le cas de l’énergie et du changement climatique. Cela a pour effet de positionner les ruptures technologiques au cœur de l’analyse géopolitique sur beaucoup de sujets.
La première conséquence d’une rupture technologie, notamment dans le domaine de l’énergie, est de provoquer une nouvelle distribution du pouvoir sur la scène internationale. Ainsi, l’exemple des gaz schisteux est intéressant à prendre comme étude de cas de ce phénomène.
Etude de cas : les gaz non conventionnels
La situation du gaz conventionnel en 2007 est illustrée par la carte suivante :
Les Etats-Unis (US) sont un faible importateur à la différence de l’Europe (UE). Cependant, le rythme de la demande et la répartition des réserves entre quelques pays, Iran, Russie et Qatar pose un problème commun de sécurisation des approvisionnements aux importateurs US et UE. Mais, cette problématique de géopolitique de l’énergie est en train de disparaître de l’agenda de la politique énergétique américaine sous l’effet d’une rupture technologique. En effet, grâce à des innovations, les producteurs indépendants (Chesapeake, XTO ou Devon) ont multiplié par 4 la production américaine de gaz non conventionnel depuis 1990 ce qui redessine la carte des importations et des exportations.
Pour rappel, les gaz non conventionnels sont le gaz de charbon (grisou), le gaz de schistes (dans les roches) et le « tight gas ». Ces gaz ne peuvent pas être exploité avec des puits classiques d’où leur qualification de non conventionnel (les réservoirs sont d’accès non verticaux). Mais, ils ont la même composition chimique que le gaz conventionnel et donc la même valeur sur le marché.
Cette hausse de la production américaine a un impact sur les quantités importées et donc sur la dépendance gazière. Ainsi, en 2009 les Etats-Unis sont devenus le premier producteur mondial. Par conséquent, les infrastructures US utilisées pour les importations de gaz sous la forme de Gaz Naturel Liquéfié (GNL) n’ont fonctionné qu’à 10% de leurs capacités.
La rupture technologique a modifié la répartition de puissance des entreprises dans le domaine du gaz, elle a changé la configuration entre l’offre et la demande. Enfin, elle a modifié la dépendance gazière des Etats-Unis vis-à-vis de ses fournisseurs. La technologie est donc une variable importante dans la distribution de puissance entre pays modifiant ainsi le nombre de pôles du système international. Plus généralement, quel est l’impact d’une rupture, d’un changement rapide de la variable technologique, sur l’équilibre des forces entre grandes puissances et le système international ?
Qu’est ce qu’une rupture technologique ?
Dans le cas de l’exploitation du gaz non conventionnel la rupture récente n’est pas totale. En effet, l’exploitation de gaz non conventionnel date de 1820 aux Etats-Unis, la production de masse a débuté il y a 40 ans, en 1980 il y avait déjà 10 000 puits en activité. La part de gaz non conventionnel dans la production de gaz des US montre qu’il n’y a pas de nouveauté radicale.
Part du gaz non conventionnel dans la production US
Plutôt, la nouveauté radicale et le résultat de la conjonction de facteurs d’incertitudes. Nous pouvons distinguer 3 types de facteurs ayant masqué cette rupture technologique :
- Technique : les processus et les équipements étaient connus aux cours des années 2000, mais les améliorations du forage horizontal et de la fracturation hydraulique (fracking) ont simplement rendu ces techniques rentables pour de petites exploitations.
- Economique : la baisse des prix des services d’ingénierie nécessaires à l’exploitation a permis aux acteurs indépendants de survivre malgré la baisse des cours du gaz
- Organisationnel : les majors pétroliers, compte tenu de leur taille financière et de leur capital technologique se concentrent principalement sur les gros gisements. Or les gaz non conventionnels sont de petits gisements nombreux dont l’exploitation est rapide.
La combinaison de ces 3 facteurs a couvert la situation d’incubation des innovations d’un « voile d’ignorance » ne permettant pas aux acteurs stratégiques d’anticiper la situation à venir. Ils ne sont pas en mesure de prévoir la nouvelle configuration des dépendances à venir. Après la diffusion de la rupture technologique sur le marché, la distribution du pouvoir entre les acteurs est entièrement nouvelle. Il ne leur reste plus qu’à réagir alors que la technologie est en phase de maturation. C’est la très classique courbe en S que l’on trouve dans les ouvrages concernant l’innovation technologique.
Phase de développement dans le temps d’une technologie sur un marché
Le mécanisme de cette courbe, explicité par M. Porter, du potentiel de performance d’une technologie qui suit une courbe en S en fonction du temps et des ressources consacrées à son développement induit nécessairement un enjeu géopolitique. En effet, pendant la mise au point de la technologie, l’incubation, la période durant laquelle elle nécessite un fort investissement, les dépendances associées sont incertaines voir méconnues. Le cas du Coltan pour l’industrie électronique est à cet égard très frappant. Peu d’acteurs ayant anticipé les problèmes d’exploitation de cette ressource au Congo et l’amplification des conflits dans la région du Kivu lors de la mise au point des téléphones et des ordinateurs portables.
Ensuite, la phase d’industrialisation de la technologie, la diffusion, voit les gains de productivité important se mettre en place, ainsi que les dépendances critiques à l’égard des matières premières, des brevets ou du savoir faire. C’est la phase pendant laquelle la dimension politique du processus industriel se met en place. Toujours dans le cas du Coltan, si l’Australie est bien le premier producteur mondial, les réserves les plus importantes sont au Congo et l’état de l’art ne permet pas d’avoir de substitut à cette ressource pour l’industrie électronique. Les réserves du Congo deviennent de fait un enjeu stratégique.
Finalement, la phase de maturité technologique qui stabilise les procédés et les coûts établie une pression sur les acteurs stratégiques qui doivent équilibrer les dépendances par des interdépendances afin de sécuriser ce qui devient des intérêts nationaux. Les moyens financiers et militaires sont généralement les plus utilisés car les risques politiques deviennent difficilement contrôlables dans cette phase. Ainsi, le débordement du conflit du Kivu et la régionalisation de l’exploitation du Coltan par les pays voisins : Rwanda et Ouganda ne laisse pas d’autre alternative à la Communauté Internationale que le recours à des moyens coercitifs. Ce qu’elle ne peut faire compte tenu des difficultés politiques rencontrées. Elle n’a aucun moyen d’envisager une exploitation responsable, socialement et pour l’environnement de cette matière première au Kivu. Le recours aux moyens militaires semble le seul recours pour les acteurs concernés.
A chaque stade de développement, il faut une stratégie adéquate ce qui veut dire que les Etats et les entreprises doivent savoir gérer les ruptures. Au contraire, la diminution du rôle de l’Etat dans les politiques industrielles fait porter sur les entreprises et donc les investisseurs le risque politique. Une situation qui met en danger le processus de globalisation des entreprises.
Quels impacts pour les relations internationales ?
Reprenons notre fil conducteur de l’exploitation des gaz non conventionnels. Face à l’émergence de nouveaux acteurs, la stratégie des majors pétroliers est d’investir massivement pour prendre le contrôle de ces acteurs indépendants qui ont émergé (Shell, Exxon et Total ont ainsi déboursé $48 milliards). Ce qui est intéressant dans cette réaction c’est le recours aux moyens financiers. Ceux-ci sont les plus souples et adaptables pour réagir face à un changement de distribution du pouvoir constaté dans la phase de maturation, parmi les entreprises du secteur. Par analogie, il est très probable que les Etats considèrent les moyens militaires comme étant les plus adaptables pour sécuriser les approvisionnements critiques. Ainsi, l’ignorance de la phase d’incubation ne laisse pas d’autres choix aux acteurs que de renforcer leurs moyens financiers, diplomatiques et militaires pour gérer les dépendances nouvelles qui accompagnent une rupture technologique.
Cet élément est renforcé par l’analyse des impacts induits par une rupture en terme de géopolitique de l’énergie. Ainsi, il y a 4 impacts majeurs, deux chez les détenteurs de réserve de gaz non conventionnel et deux chez les producteurs de gaz conventionnel.
Les heureux détenteurs des réserves de gaz non conventionnels, les Etats-Unis, voient leur indépendance gazière s’accroître. De plus, en devenant un producteur de gaz important ils peuvent aussi devenir un exportateur et créer une dépendance envers un futur acheteur. C’est un nouveau levier d’action diplomatique qui se met en place.
Ainsi, selon l’AIE les réserves mondiales de gaz non conventionnel sont estimées à 3600 Gm3 (d’autres estimations sont de l’ordre de 448 Gm3) soit 60% de la production américaine en 2030 ou 100 ans de production au niveau de 2006. Les réserves US seraient de 109 Gm3. Des réserves importantes existent aux US dans les états de New York, Ohio et la Pennsylvanie.
La perspective de pouvoir exercer une pression sur des pays gros exportateurs de gaz conventionnel comme l’Iran ou la Russie ne doit pas laisser indifférent les diplomates de Washington. Ils pourront agir sur le cadre juridique de l’exploitation nationale afin d’accroître celle-ci et développer ce moyen de pression diplomatique. Notamment en limitant le coût des pollutions engendrées par ces nouveaux procédés. Ainsi, en 2005, le gouvernement américain a exempté l’extraction de ces gaz du Clean Water Act sur lequel se fonde l’action de l’Environmental Protection Agency. La réaction des défenseurs de l’environnement peut alors gêner à un tel développement.
Il y a aussi les heureux détenteurs de réserve de gaz non conventionnel qui n’ont plus qu’à acquérir la technologie pour exploiter leur richesse, c’est le cas de la Chine. Les entreprises occidentales fournissent la technologie et la Chine les réserves et les moyens financiers. Une nouvelle interdépendance se met en place, la question est de savoir s’il y aura plus ou moins de risques de friction ou de coopération dans cette interdépendance naissante. Là encore, la diplomatie sera au coeur de cette interdépendance.
Malheureusement, pour les pays producteurs de gaz conventionnel entretenant de bonne relation avec les US, ils verront leurs investissements d’infrastructures pour l’exportation de gaz conventionnel mis en danger comme c’est le cas en Algérie. Si les pays concernés ne peuvent faire face à l’impact négatif sur le chômage et la stabilité sociale, alors cela peut conduire à des conflits internes sources de difficultés pour la communauté internationale. La seule stratégie possible pour ces pays producteurs de gaz conventionnel est de trouver de nouveaux clients, parfois en baissant les prix de vente ou en augmentant leur consommation domestique.
Ainsi, la nature des impacts d’une rupture technologique conduit les Etats a entretenir en permanence leur capacité d’actions financière et militaire en vue de limiter et de gérer ces brusques changement de rapports de force.
La première conclusion de ce cas d’étude est la possibilité d’être en situation d’ignorance dans la phase d’incubation d’une technologie dans le domaine énergétique. Cela induit une possibilité permanente de redistribution de la puissance entre les pôles du système internationale. Les ruptures technologiques renforcent l’anarchie structurelle du système internationale. La seconde conclusion est la nécessité de posséder un moyen le plus adaptable possible pour minimiser le changement de configuration de pouvoir après la diffusion d’une rupture technologique : l’argent ou la force armée. La dernière conclusion ou plutôt remarque, ce processus n’a de sens que devant la nécessité d’augmenter la production de gaz pour répondre à l’augmentation du besoin et limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES).
Ainsi, l’impact d’une rupture technologique dans le domaine de l’énergie est très important au niveau de la reconfiguration des interdépendances de la société internationale. Elle contribue à l’anarchie structurelle du système internationale.
Imaginons la généralisation de cette étude de cas à l’ensemble des sources d’énergie à venir. La lutte contre les effets du changement climatique nous impose un rythme rapide de ruptures technologiques qui entraînent la déstabilisation du système internationale. Par conséquent, le déploiement de moyens financiers et militaires est de plus en plus important pour maintenir l’équilibre des forces entre les grands pays producteurs et consommateurs. N’est ce pas là un risque sur la sécurité collective ? Voyons ce que le prochain sommet sur le changement climatique nous apportera comme ébauche de réponse.
Sources :
Emmanuel GRASLAND, « Gaz : la myopie des majors pétrolières », Les Echo, 8/7/2010, p12
Philippe COPINSCHI, « Mirage et péril du gaz non conventionnel en Europe, La Tribune, 28/04/2010
Djamel BENACHOUR, « Développement du gaz non conventionnel aux US : des installations valant des milliards risque la rouillent en Algérie, El Watan, 21/4/2010
