L’art d’utiliser le téléphone mobile ou PowerPoint comme une arme de communication

12 janvier, 2011 | Commentaires fermés sur L’art d’utiliser le téléphone mobile ou PowerPoint comme une arme de communication

Depuis la première guerre mondiale, la propagande par l’intermédiaire des médias de masse est une constante des conflits. Elle est un outil de représentation d’un conflit.

Le « bourrage de crâne » de la première Guerre mondiale

Mais, sur le théâtre d’opération afghan ou lors des derniers affrontements de l’armée israélienne avec le Hezbollah ou le Hamas, une dimension nouvelle fut introduite par l’utilisation des nouveaux moyens de communication. La téléphonie mobile, l’ordinateur portable et l’Internet ont permis à de nouveaux acteurs d’obtenir un pouvoir d’influence des perceptions de l’opinion publique. L’utilisation de ces moyens d’influences par des acteurs « faibles » en mettant l’accent sur le facteur émotionnel face aux outils de représentation d’un conflit utilisé par les acteurs « fort » montre qu’en matière de conflit asymétrique ce n’est pas la modernité du moyen qui fait la différence, mais l’intelligence stratégique.

 Voici une note de synthèse sur cette dimension de la conflictualité du XXIème siècle.

 L’intervention de Tsahal au Liban pendant l’été 2006 a débouché sur une victoire du Parti de Dieu dans les opinions publiques et un malaise parmi les dirigeants diplomatiques et militaires israéliens. En terme géopolitique, l’Iran a vu son rôle de leader régional renforcé comme l’a illustré la dernière visite du président Ahmadinejad au Liban en octobre 2010.

Le fait marquant de ce conflit, comme l’analyse excellement les auteurs M. Baudot, E. Delcroix, B. Guiot, B. le Gouvello, M. Osada dans l’étude « Une illustration de la guerre de l’information » de l’Ecole de Guerre Economique, c’est l’émergence des blogs et le rôle particulier qu’ils ont tenu dans la mise en forme des perceptions de ce conflit par les différentes opinions concernées : libanaise, israélienne et mondiale. Cette situation est le résultat d’une conjonction de facteurs dont la plupart sont des tendances lourdes de la politique internationale.

 1/ Le premier facteur est structurel, c’est la faiblesse du coût d’accès à l’infrastructure de communication globale constituée par la téléphonie mobile, l’Internet, les média classiques, télévision et journaux

2/ Le second facteur est local, il provient de la perte de crédibilité des journalistes classiques et de l’émergence de la légitimité des témoins proches de l’événement pour rendre compte de la réalité d’un conflit

3/ Le troisième facteur est propre aux sociétés civiles des démocraties libérales au sein desquelles les actions doivent être jugées d’abord au regard de la morale individuelle plutôt qu’à l’aune de la nécessité de la Guerre, de la Raison d’Etat voire de la Raison du plus fort. Cette morale est mise en scène par des modes de représentation de la réalité, des métriques, qui cherchent à rendre compte de la maîtrise de la situation par un acteur idéologiquement « neutre ».

 Le premier facteur est une conclusion qui s’impose à toutes les grandes puissances de la société internationale et dont les conséquences sur une guerre longue comme celle d’Afghanistan, sont visibles dans la puissance des Talibans. Ainsi, le Général McChrystal lors de sa prise de commandement en Afghanistan en 2009 produisit un rapport d’évaluation (http://media.washingtonpost.com/wp-srv/politics/documents/Assessment_Redacted_092109.pdf?sid=ST2009092003140) qui rappelait que la guerre des mots des Talibans faisait beaucoup pour gagner le support des populations civiles. Cela leur confère un atout précieux sur le théâtre des opérations en les rendant crédibles comme acteur politique incontournable.

 Chef Taliban interviewé par Paris Match avec son téléphone portable

La dualité de la technologie mobile a contribué à la situation paradoxale suivante. Au départ, deux entreprises de télécommunication afghane, Afghan Wireless Communication et Roshan ont lancé leurs services de téléphonie mobile sur le marché afghan en 2002. En juin 2008 il y avait 2 millions d’abonnés. Le taux de croissance est exceptionnel. Le business plan de Roshan prévoyait 12 000 abandonnées dans la première moitié de l’année, il fut atteint en 3 semaines. 42% des afghans sont équipés d’un mobile en 2007. Cette arrivée massive des téléphones mobiles dans la société afghane a été instrumentalisé par les Talibans en vue de rendre leur stratégie de communication plus efficace comme l’a constaté le Général Mc Chrystal.

Les menaces qui étaient diffusées par des lettres nocturnes sont désormais envoyées par des appels anonymes et des SMS. L’envoi de SMS est coordonné et les informations sont consommées plus intensément. Elles ont un impact émotionnel très fort. La plupart du temps ce sont les enfants qui sont sollicités pour lire les messages reçus grâce aux écoles construites avec l’aide des militaires de l’ISAF. Les stratégies de persuasions ou de dissuasions transmises par les lettres nocturnes habituellement utilisées par les Talibans, sont complètement modifiées par l’apparition de ce nouveau média de communication. Les lettres nocturnes s’appuyaient sur des références religieuses et traditionnelles évoluées alors que les messages SMS proposent des argumentations simplistes mais répétitives et permettant une diffusion de masse.

Le côut d’accès à cette infrastructure de communication de masse pour les Talibans est très faible et le capital de connaissances à mettre en œuvre est presque dérisoire. Cela permet à chaque groupe de contribuer à façonner l’opinion publique de manière favorable à la cause du mouvement Taliban. Un simple accrochage devient une victoire éclatante et quelques victimes civiles sont un massacre odieux. La déformation de l’information est le propre de la rhétorique de guerre.

Le second facteur fut particulièrement marquant lors de l’intervention israélienne au Liban.

Le Hezbollah vue par le New York Times

Les partisans du Parti de Dieu ont réussi a mettre en perspective de façon très défavorable l’intervention de Tsahal, notamment au regard du droit international sur les civils. Les témoins directs qui ont diffusé leur vécu et leurs témoignages ont aussi émis leur position politique sur le conflit et leurs partis pris. Ils n’ont revendiqué aucune éthique journalistique mais simplement la réalité de leur témoignage. De là vient leur objectivité. Plus précisément, elle s’appuie sur les possibilités d’interactivité offertes par l’infrastructure de communication d’Internet, via des blogs ou des forums.  Cette interactivité laisse croire à l’opinion que cet espace de communication est une sphère publique normative où l’échange d’arguments débouche sur une vision équilibrée voir juste de la réalité. Au sujet d’un théâtre d’opération une telle sphère publique normative ne peut pas exister du fait même de la présence de la force et de la violence.

Ainsi, dans un conflit, les émetteurs isolés de messages dont l’affiliation à « une cause » est inconnue sont plus légitimes aux yeux de l’opinion publique que les medias explicites. Ils deviennent donc des acteurs des stratégies d’influences. Ils peuvent à loisir renforcer la caricature de l’autre sous la forme d’un barbare sanguinaire et inhumain face à une humanité revendiquée et une cause juste. C’est généralement la même rhétorique depuis la première Guerre mondiale mais elle est déployée suivant de nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Cette crédibilité est renforcée par la rapidité avec laquelle l’information est rapportée et diffusée. Cette propriété est perçue par l’opinion publique comme un critère de véracité. Le préjugé selon lequel il faut du temps pour manipuler l’information s’exerce paradoxalement à l’encontre des medias classiques qui ont l’obligation de recouper leurs informations avant de les diffuser. Les médias classiques sont confrontés à une situation sans solution (un « catch 22 ») où ils doivent diffuser rapidement des photos sans vérification au risque de perdre leur audience. Si celles-ci sont truquées alors ces mêmes audiences les mets en cause et leur incompétence renforce la crédibilité des bloggeurs isolés.

Le poids de ces témoignages directs sur les blogs peut être mesuré par l’intermédiaire de variables comme le « page rank » de Google qui indique le niveau de référencement du site. Par exemple via le site web http://www.pagerank.fr/ qui calcul automatique la note de 1 à 10. C’est la notion de réalisme mis en scène par ces blogs qui constitue leur force. Mais la réalité dont il s’agit ici est celle de l’émotion qui ignore la raison.

Le troisième facteur fut illustré lors de l’intervention de Tsahal dans la bande de Gaza.

Sur le site du Figaro pendant l’opération israélienne dans la bande de Gaza

 L’objectif de la guerre de l’information est de détruire la légitimité politique de l’adversaire aux yeux de l’opinion publique afin de contrer sa supériorité militaire conventionnelle ou de renforcer ses propres succès sur le théâtre d’opération. Cette légitimité, pour les démocraties libérales est désormais liée au respect des normes morales de la liberté individuelle et du respect de la dignité humaine.

Hormis les moyens classiques de guerre de l’information, autrefois nommé « propagande », comme l’appel  téléphonique des habitants de Gaza par des officiers du renseignement israélien afin d’obtenir des informations locales ou la diffusion de tracts et d’avertissements à destination des populations civiles avant un bombardement pour éviter qu’elles deviennent des boucliers humains. Les nouvelles stratégies de communication des belligérants tentent d’influencer les perceptions des opinions publiques de chaque camp.

Le recours à des stratégies d’influence à l’aide de photos, d’images et d’une rhétorique émotionnelle très répandues offre des possibilités d’actions dont l’efficacité est renforcée par cet impératif moral qui ne peut se maintenir longtemps s’il met en danger les acteurs participants à ces affrontements. Cet impératif moral devient donc l’objet de l’affrontement des stratégies médiatiques. Chaque acteur tentant alors de montrer son respect de la dignité humaine malgré la barbarie de l’adversaire.

Ainsi, depuis son intervention au Liban, l’armée israélienne a désormais déployé une capacité d’influence via la radio et la télévision pour toucher les audiences gazaouites directement en ciblant les réactions émotionnelles. Elle n’oublie pas de censurer les moyens de communication mobile en usage dans la société civile comme le blocage de la bande passante des téléphones portables afin d’éviter la diffusion des photos de victimes civiles. Elle a pris conscience que la guerre de l’information est sans doute une variable déterminante dans l’issue des conflits asymétriques.

En plus de cet impératif moral qui est un obstacle à l’évaluation du rapport de force et des objectifs à atteindre il faut ajouter que les méthodes de gestion des conflits dans la durée offre parfois un spectacle étonnant. Ainsi, le recours à des moyens issus de la théorie du management pour évaluer la nature des relations entre les différents acteurs d’un conflit asymétrique dans la durée comme le cas de l’Afghanistan conduit à une formalisation du théâtre d’opération comme l’annonce la secrétaire d’Etat Clinton (http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2009/11/15/AR2009111501548.html). L’ISAF/OTAN recours à des « indicateurs » pour représenter la situation et en faire un support convaincant de communication et de persuasion des opinions publiques.

En effet, les indicateurs utilisés pour mesurer la situation présente un inconvénient du fait de leur approximation. Mais ils sont surtout incapable d’appréhender l’atteinte d’un but stratégique de guerre qui est d’abord une perception politique et rarement une propriété physique mesurable.

Un tel but n’est pas une variable dans une équation à résoudre. Le recours à ces indicateurs pour informer et convaincre les opinions publiques crée  une illusion de maîtrise de la situation qui nuit à la juste évaluation des rapports de force. L’effet persuasif de ces indicateurs au sujet de l’avancement des opérations et des succès rencontrés, sans oublier la justification des moyens engagés, au regard de la charge émotionnelle des campagnes de propagande des Talibans est très limité. De plus, ces métriques deviennent rapidement des enjeux politiques des stratégiques médiatiques des gouvernements participants aux opérations de l’ISAF/OTAN. Si le succès n’est pas au rendez-vous, il est tentant de changer la métrique, un changement de stratégie s’accompagne alors d’un nouvel ensemble d’indicateurs mesurant les nouveaux buts fixés.

Les gouvernements gèrent la guerre en Afghanistan comme un plan d’aménagement et d’urbanisation sur leur propre territoire avec des populations auprès desquelles ils n’ont aucune légitimité. Le niveau de violence est assimilé à un problème de maintien de l’ordre public ou à un mécontentement des populations à l’égard des services administratifs. Le célèbre slide présenté par le Général McChrystal est le reflet de cette approche managérial de la situation. Vous sentez vous convaincu par ce slide ? Vos perceptions de la situation sont elles améliorées ?

Ces stratégies de persuasion face à celles déployées par les Talibans, le Hezbollah ou le Hamas montre qu’en matière de culture stratégique ce ne sont pas les moyens qui font la différence mais l’intelligence.

 Sources :

T. RID, M. HECKER, War 2.0 : Irregular Warfare in the Information Age, 2009

M. Baudot, E. Delcroix, B. Guiot, B. le Gouvello, M. Osada, «  Une illustration de la guerre de l’information : le conflit entre Israel et le Hezbollah de l’été 2006 », février 2007, Ecole de Guerre Economique, accédé à http://www.ege.fr/Espace-Pro-Etudes/Conflit-Isra%EBl-Hezbollah-ete-2006-illustration-d-une-guerre-de-l%92information.html

Steven ERLANGER, A Gaza War Full of Traps and Trickery, The New York Times, 11/01/2009, accèdé à http://www.nytimes.com/2009/01/11/world/middleeast/11hamas.html

U. PUTZ, Psychological Tricks to Demoralize the Enemy, Spiegel, 16/01/2009, accéder à http://www.spiegel.de/international/world/0,1518,601694,00.html

F. de SAINT VICTOR, Guerre des chiffres et chiffres de guerre, Défense et Sécurité Internationale, n°62, septembre 2010