Les terres rares sont elles un enjeu pour les relations internationales ?
Ecrit par 015035 le 20 septembre 2011
Les médias ont largement fait écho à l’incident maritime près des ilôts Senkaku / Diaoyu entre la Chine et le Japon en septembre 2010. Cet événement a induit une perception de menace sur la sécurité des approvisionnements en terres rares (Un groupe de métaux de 17 éléments chimiques de la classification périodique aux propriétés électroniques voisines comprenant le scandium, l’yttrium et les quinzes lanthanides). En effet, une trentaine de fabricants électroniques japonais ont quasiment dû suspendre leur chaine de production faute d’approvisionnement en terres rares en provenance de Chine. Les dirigeants japonais ont alors satisfait aux exigences de la Chine concernant la libération du patron pêcheur arrêté. Cet événement est à l’origine des nouvelles postures stratégiques d’acteurs comme le Japon, les Etats-Unis ou l’Allemagne vis-à-vis de cette dépendance de la scène internationale. Selon Deng Xiaoping, si le Moyen Orient à le pétrole alors la Chine à les terres rares, dont elle identifia le potentiel stratégique dès les années 1960. Date à laquelle elle créa l’Institut de Recherche des Terres Rares à Baotou où 400 scientifiques travaillent à l’amélioration des techniques d’extraction et de raffinage.
La prise de conscience de l’instrumentalisation d’une dépendance en matière première n’est pas récente. Mais ce qui caractérise les nouvelles stratégies de sécurisation des approvisionnements en terres rares c’est leur diversité.
Le Japon cherche à diversifier géographiquement les sources d’approvisionnement, notamment vers le Vietnam, la Malaisie, l’Inde, l’Australie ou le Brésil.
Les Etats-Unis envisagent de relancer l’exploitation de leur gisement californien de Mountain Pass pour 2014.
Enfin, l’Allemagne et l’Union Européenne s’interrogent sur les possibilités de substitution et de recyclage des produits consommateurs de terres rares au travers du groupe d’expert qui a remis son rapport : Critical Raw materials for the EU en 2010.
Cette diversité semble signifier que les outils fongibles de sécurisation des approvisionnements, la force diplomatico-militaire et les moyens financiers, deviennent des conditions nécessaires mais insuffisantes pour gérer efficacement des dépendances stratégiques au cœur de la puissance économique sur une scène internationale dominée par l’apparition des BRICS (groupe des pays émergents, Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).
Ainsi, l’approche stratégique classique de sécurisation d’une dépendance semble dépassée par les plans d’action que les grands acteurs, producteurs et consommateurs, déploient sur la scène internationale. Le fournisseur chinois dominant annonce la mise en place d’un organisme, l’Association industrielle des terres rares, chargé de toutes les négociations avec les acheteurs étrangers. Elle restreint aussi ses quotas d’exportation afin de diminuer la pollution engendrée par l’extraction et d’inciter les entreprises étrangères à s’installer sur place pour sécuriser leurs approvisionnements. Les Etats-Unis portent plainte à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) contre la Chine et relancent l’exploitation de leurs propres gisements. Les Européens veulent sécuriser leur approvisionnement, mais ils cherchent encore les moyens idoines dans l’attente de ruptures technologiques à venir. Le Japon diversifie géographiquement tous azimuts.
Fig. : la sécurité des approvisionnements en matériaux stratégiques selon l’UE (from Report on Critical Raw Materials for the EU – July 2012)
Après le tantale pour les iPhone et ses implications dans les conflits du Kivu en RDC, le lithium pour les voitures électriques et le rôle incontournable de l’Etat bolivien dans son exploitation, voici que les terres rares induisent une dépendance sur les éoliennes, les missiles et les drônes avec les dirigeants chinois à la manoeuvre.
En fait, cette nouvelle dépendance nous renseigne plutôt sur un changement fondamental en cours dans la société internationale. En effet, souvenons nous que l’origine d’une perception de menace induite par des matières premières fut déjà identifié dès 1948 par le professeur H. Morgenthau dans son ouvrage fondateur de théorie des relations internationales : Politics among nations, the struggle for power and peace (Chapitre 9 : Elements of national power).

Fig. : Professeur Hans J. Morgenthau (1904-980)
Ce n’est pas simplement le levier de pouvoir qu’offre une matière première ou une source d’énergie qui est en jeu. Effectivement, un producteur dominant sur le marché des terres rares possède un pouvoir de fournisseur important sur ces clients. C’est le cas de la Chine qui assure 95% de la production. Mais ce pouvoir est modulé par le niveau de ses réserves. Il n’est que de 37%, ce qui est suffisant pour lui conférer un pouvoir de fournisseur, mais, pas au point d’affoler l’ensemble des importateurs. En effet, la Chine est le seul producteur et chaque jour ses réserves diminuent tandis que 2/3 des réserves mondiales sont localisées à l’extérieur de son territoire. A moyen terme son pouvoir de fournisseur diminue plus rapidement que celui des Etats-Unis ou de l’Australie.
Une matière première devient un enjeu stratégique lorsqu’elle confère à son détenteur, un pouvoir démesuré sur celui qui en a besoin. Ainsi, le pétrole fournit aux pays producteurs dominants les moyens de mettre à genoux l’économie et l’armée d’un pays importateur. Cette asymétrie est d’autant plus insupportable aux yeux de celui qui l’a subit, qu’elle est le fait d’un état qui n’est pas une grande puissance sur un état qui a tous les attributs d’une grande puissance. Par exemple, l’Arabie Saoudite détient des moyens de pression sur ses clients très importants alors qu’elle n’a pas tous les attributs d’une grande puissance : arme atomique, armée efficace, moyens de projections militaires importants, influence diplomatique et dans les institutions économiques internationales, etc. Lorsqu’une telle asymétrie existe entre un fournisseur de matière première et un importateur, alors il y a un rapport de force qui devient structurant pour la société internationale. En effet, ce levier de pouvoir d’un fournisseur dont l’état est relativement faible sur une grande puissance dont les moyens diplomatico-militaires sont disjoints de sa puissance économique constitue une menace stratégique. L’histoire du pétrole illustre les moyens auxquels recours les grandes puissances pour gérer cette vulnérabilité.
Dans le cas des terres rares, il faut donc se demander qu’elle est l’impact de cette dépendance sur les facteurs de puissances et quels sont les états qui sont concernés.
Les éléments des systèmes d’armes dépendants des terres rares sont relativement restreints. Ce n’est pas l’ensemble de l’armée américaine qui se trouve à l’arrêt si la Chine ne fournit plus de terres rares. Par contre, les drônes et les missiles, pièces centrales de la politique étrangère américaine en Afghanistan et au Pakistan, sont directement concernés. Sur ce point particulier, il est possible pour les américains de négocier un approvisionnement propre à cette fin avec la Chine. Pendant l’embargo de 1973, l’Arabie Saoudite a continué d’approvisionner la VIIème flotte américaine qui opérait sur les côtes du Vietnam.
Les produits économiques les plus diffusés sont l’électronique grand public et les téléphones portables. Une réduction drastique des approvisionnements de terres rares peut être à l’origine d’un travail important des industriels pour rendre ces produits plus durables ou recyclables avec un taux plus important. Au regard de la préservation des ressources naturelles cela contribuera au progrès technologique pour réduire la pression sur l’environnement.
Enfin, les produits tels que les éoliennes ou les voitures électriques et hybrides soulèvent des enjeux beaucoup plus important. En effet, il s’agit là des chaines de conversion des énergies renouvelables. C’est un sujet global qui concerne la lutte contre le réchauffement climatique.
Il semble donc que la cartographie des enjeux de pouvoir des terres rares touchent un grand nombre de produits sans qu’aucun ne soit à lui seul un élément stratégique. Ce qui semble donner de l’importance à ces éléments c’est plutôt le nombre croissant de brevets technologiques de produits dont les terres rares sont des composants.
Ce rapide tour d’horizon des enjeux des terres rares nous apprend donc que les états importateurs de terres rares semblent réagir à cette nouvelle dépendance car elle conditionne un grand nombre de produits sans qu’aucun d’eux ne soit à lui seul un enjeu de conflit. Cette perception est le signe que c’est la puissance économique dans sa globalité qui est un enjeu de sécurité nationale et donc un sujet de rivalité entre les producteurs de terres rares, la Chine et les importateurs, les US. C’est une nouvelle ère des relations internationales qui semble s’ouvrir.
Un point positif est aussi révélé par cette perception de l’importance des terres rares. C’est l’importance des énergies renouvelables. Le développement des chaines de conversion d’énergies propres constituent désormais un élément déterminant de l’infrastructure de la puissance d’un pays. Pour le climat c’est plutôt une bonne nouvelle !

