Relations Internationales

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Etude de cas : la théorie de la décision et la crise des missiles de Cuba (1962)

Ecrit par 015035 le 15 janvier 2016

D’après Robert Kennedy, « 13 jours, la crise des missiles de Cuba », ed. Grasset, 1968

La théorie de la décision repose sur l’existence d’un ensemble d’hypothèse {D1, D2} qui représentent les décisions possibles pour le dirigeant politique, dans un environnement incertain dont l’état est modélisé par une variable incertaine X = {x1,x2,x3}. Avant de choisir la décision optimale, il faut construire ces deux ensembles.

Je vous propose une synthèse de la chronologie de la crise des missiles de Cuba, la plus étudiée des crises, à partir du mémoire écrit par le secrétaire à la Justice américaine, Robert Kennedy, l’animateur du Comité Exécutif (ExCom) où s’est déroulé la construction de l’ensemble d’hypothèses avec les autres membres, notamment les secrétaire d’Etat et à la Défense.

Chronology

Initialement, l’objectif poursuivi par le 1er secrétaire du PCUS, N. Khroutchev, est d’obtenir un rééquilibrage du rapport de force nucléaire entre les US et l’URSS grâce à l’installation de missiles à moyenne portée (MRBM) à proximité des côtes américaines, ce qui équivaut à une augmentation de la capacité des missiles intercontinentaux (ICBM) soviétique. Ainsi, les 32 missiles soviétiques d’une portée de 1 500 km pouvaient atteindre 80 millions d’américains, soit une augmentation équivalente à la moitié de la capacité d’ICBM de l’URSS

Missiles

Ce mouvement stratégique entrepris par l’URSS fut tenté sous le voile du secret pour mettre les dirigeants américains devant le fait accompli. Au cours de la crise, les échanges de JFK avec l’ambassadeur soviétique Dobrynine démontrèrent cette duplicité machiavélienne.

Effectivement, l’alternative du président Kennedy aurait été :

  • D1 = ne rien faire (diplomatie)
  • D2 = déclencher une guerre nucléaire

Le secret était la clé du succès de l’opération Anadyr.

Au cours de cette crise, le paradigme décisionnel du président JFK fut celui de Basil Liddell Hart = « dans la mesure du possible, restez fort. Dans tous les cas, restez calme. Adoptez une patience à toutes épreuves. N’acculez jamais un adversaire et laissez le toujours partir la tête haute. Mettez-vous à sa place, de façon à voir avec ses yeux. Evitez l’autosatisfaction comme la peste, rien n’est plus aveuglant. » La principale difficulté dans ce paradigme est la perte de contrôle sur les événements, leur imprévisibilité.

Passons la chronologie en revue et suivons l’élaboration des options possibles au cours de ces treize jours :

Calendar

Le 16 octobre 1962, un avion espion U2 collecte des photos aériennes de l’installation de missiles soviétiques à Cuba. Cependant, depuis plusieurs semaines, la communication soviétique, déclarations publiques, propos diplomatiques, échange en face à face, etc, essayait de convaincre les américains qu’il n’avait pas intérêt à ce type de mouvement stratégique, ce n’était pas dans leur culture stratégique. Malgré quelques informations de Cuba, les services de renseignement avaient corroboré la désinformation soviétique.

AerialPicture

Le 17 octobre (Le président sut alors qu’il ne pouvait plus reculer) l’ensemble des hypothèses envisagées, le frame, devait répondre à la question « quelle forme doit prendre la riposte américaine ? »

La première option, D1 = ne rien faire, qui devait être la seule possible du point de vue soviétique, fut éliminé immédiatement par JFK. Ensuite, l’option D2 = attaquer Cuba pour supprimer les installations de missiles fut envisagée à travers une attaque aérienne suivi ou non par une invasion de l’île. Le frame était :

  • D1 = ne rien faire – pas admissible
  • D2 = attaque aérienne surprise limitée
  • D3 = attaque aérienne totale et invasion de Cuba

L’attaque aérienne limitée (D2) n’était pas satisfaisante car elle ne permettait pas de détruire l’ensemble des aires de lancement et des missiles. Quant à l’attaque et l’invasion de Cuba, elle porte le risque d’une escalade quasi automatique vers la confrontation nucléaire et elle fait perdre la position morale des Etats-Unis qui serait l’agresseur d’un minuscule pays. En effet, l’équilibre des forces nucléaires étaient de 1 à 2, les US possédaient la supériorité stratégique dans l’équilibre des forces, dans ce contexte, la position morale de leader est ce qui doit guider les décisions.

Les réflexions de l’ExCom ont fait émerger une nouvelle option D4 =  le blocus maritime de l’île. L’avantage de cette décision est de ne pas contraindre définitivement les moyens de coercition utilisé et elle garde le contrôle des événements.

Le 18 octobre (Une majorité pour le blocus), l’ExCom est majoritaire en faveur de l’option D4 = blocus, mais le président ne prendra pas de décision tant qu’il n’y aura pas de consensus. C’est le critère qui permettra de passer d’une phase de gestion de la connaissance au sein de l’ExCom, à la phase décisionnelle de choix et de sa mise en œuvre. Dès que le consensus est atteint, aucune autre option n’est envisagée et la probabilité des états de l’environnement stratégique (la réaction des soviétiques) peut être envisagée dans chaque cas. Ainsi, la décision optimale sera calculable.

Le consensus est atteint par structuration des arguments de chaque point de vue, par écrit et par échange et critique du point de vue concurrent au sein de chaque groupe de travail.

La fin de la phase de réflexion est consacrée à l’atteinte de ce consensus. Le 19 octobre (L’affaire d’un seul homme) jusqu’au 22 octobre, cette phase est cadrée dans le temps par JFK qui impose la date de fin (time boxing) et de prise de décision. Elle est suivi eu  jalon de communication publique du choix final. L’implémentation de la décision s’appuiera sur la diplomatie pour le cadre juridique (charte de l’OEA) et les alliances régionales.

La seconde phase de la crise est l’implémentation de la décision finale. Elle commence le 23 octobre, (L’importante réunion de l’OEA) après l’annonce du blocus (D4), le secrétaire d’Etat obtient le soutien unanime de l’OEA et le président s’attèle au contrôle serré des actions des militaires, notamment les critères d’arraisonnement. Le 24 octobre (Mon entrevue avec Dobrynine) 20 navires font demi-tour. Le 25 octobre (Le danger est loin d’être écarté), il faut crédibiliser le blocus pour maintenir les soviétiques dans l’option du blocus et les empêcher de le contourner. L’ambassadeur américain à l’ONU, A. Stevenson apporte les preuves photographiques de la duplicité soviétique devant l’opinion mondiale au Conseil de Sécurité face à l’ambassadeur Zorine. Le 26 octobre, (Les communications avec Khroutchev) les échanges par lettres pour expliciter et justifier les intentions et les objectifs du blocus américains face à la stratégie secrète soviétique, renforcés par l’arraisonnement du Maruda, tentent de convaincre Khroutchev. Il répond le 27 octobre (De lourdes pertes en cas d’invasion) qui explicite et justifie désormais son intention de sécuriser Cuba contre une invasion américaine et non pas de modifier l’équilibre stratégique.

Le 27 octobre (Cela signifierait la guerre), Khroutchev propose aux américains de faire un mouvement équivalent au retrait soviétique des missiles cubains avec ceux de Turquie ; assorti d’un engagement de ne pas envahir l’île. Mais, dans une telle situation il doit nécessaire y avoir un vainqueur car un acte de « défection à la paix du monde » a été commis par les soviétiques. Ce jour, (Ces heures passées dans la salle du conseil) le président JFK décide de répondre affirmativement à la proposition qui lui convient. Le 28 octobre (Le président convoque l’ExCom), il décide de ne pas faire de mouvement stratégique équivalent sous la menace d’une situation de fait. Mais, il accepte de retirer les missiles turques sous le voile du secret 6 mois après le retrait des missiles cubains.

La phase de prise de décision peut être formalisée à travers deux étapes, la construction des hypothèses du frame de la façon suivante :

  • D1 = ne rien faire – pas admissible
  • D2 = attaque aérienne surprise limitée
  • D3 = attaque aérienne totale et invasion de Cuba
  • D4 = le blocus maritime

L’introduction d’une hypothèse, D4, non envisagé par les soviétiques permet d’ouvrir l’espace des stratégies et de rendre l’adversaire soviétique vulnérable.

Puis, le raisonnement sur le frame. L’option D1 est éliminée, il reste les options suivantes et tous les agencements possibles. Les deux décisions d’attaque D2 et D3 sont examinées ensembles, puis elles sont éliminées car elles portent une infaisabilité ou un risque trop élevé. Il reste l’option D4, elle est examinée comme moyen de coercition et le consensus permet de retenir finalement cette décision :

FrameDecisionMaking

Mathématiquement, l’espace des options possibles est l’ensemble des parties de l’ensemble des options possibles et la phase de réflexion consiste à travailler sur certains sous ensembles d’options à partir des conséquences prévisibles pour éliminer successivement les choix non réalistes. Ainsi, la première partition envisagée est : {D1} ; {D2,D3} ; {D4}. Les deux premiers sous ensembles sont éliminés et le dernier est retenu. Ce sont les renseignements disponibles qui permettent d’évaluer les conséquences de chaque sous ensemble.