Relations Internationales

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Les ressources renouvelables ou non et leurs impacts dans les stratégies et les politiques des Etats et des entreprises

Résumé : La Guerre Froide du pétrole (P. Fontaine) – Une perception réaliste du pétrole

Ecrit par 015035 le 5 mars 2013

Analyse de l’ouvrage  : La Guerre Froide du Pétrole, Pierre Fontaine, 1956, Ed. : Je sers, Paris

Dans cet ouvrage de 1956, dans un contexte de Guerre d’Algérie et d’intervention franco-britannique à Suez, cet essai présente une vision des rapports géostratégique de la Guerre Froide à travers la localisation des gisements de pétrole. C’est une manière d’aborder les relations internationales à travers le fil conducteur de l’énergie, très commun dans l’approche réaliste. Les interactions sont alors réduites au « tout pétrole » comme explication des mouvements stratégiques. Je vous propose d’analyser cette forme de raisonnement, en prenant l’une des études de cas de l’auteur, l’Iran jusqu’à Mossadegh, afin d’identifier ses caractéristiques.

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Pierre Fontaine, (1903-1969)

Tout d’abord, l’auteur énonce quelques évidences sur le rôle du pétrole à partir desquelles il va établir son argumentation. Depuis la première et surtout la fin de la seconde Guerre Mondiale, il y a une rivalité entre les anglo-américains et les soviétiques pour la possession des gisements de pétrole. Le rôle stratégique du pétrole provient de la multitude de ses usages dans la société moderne. Il conditionne à la fois la mobilité des armées en temps de guerre et le fonctionnement de la société de consommation en temps de paix. L’illustration suivant est un article sur le développement des vacances de masse aux Etats-Unis grâce à la diffusion de l’automobile. Le pétrole est une source d’énergie critique pour le transport qui est lui-même structurant dans la société de consommation.

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Un article sur l’émergence de phénomènes sociaux rendus possibles par la voiture (la civilisation de l’automobile) : les transhumances des vacances de masse aux Etats-Unis,  Life Magazine du 11 juin 1951

Après avoir apporté des arguments très marquants à cette perception de la valeur stratégique du pétrole, comme le rappel du chantage de D. Rockfeller sur les armées alliés en 1917 pour obtenir une part du Proche Orient que les diplomates français et britannique, Sykes et Picot, avait prévu de se répartir en excluant la Standard Oil. L’auteur décline cette perception d’une vulnérabilité associée au pétrole sur un ensemble de crises diplomatiques passées afin d’établir la permanence d’une menace et le rôle de cet actif dans les jeux diplomatico-militaires de la scène internationale. Reprenons le cas de l’Iran tel qu’il est analysé par l’auteur. Tout d’abord, la géographie. Il rappel que l’Iran est un pays important, 3 fois la taille de la France, où l’Etat n’a pas les moyens d’exercer pleinement sa souveraineté sur l’ensemble du territoire et surtout sur les régions périphériques dominées par des minorités ethniques. Ses frontières Nord sont de part et d’autre de la Mer Caspienne en contact avec l’Union Soviétique. A l’ouest c’est la Turquie et l’Irak et à l’Est l’Afghanistan. Au Sud, deux interfaces maritimes vers le Golfe Persique et l’Océan Indien donnent un accès et une capacité de contrôle des grandes voies maritimes entre l’Europe et l’Asie. Cette description donne au territoire iranien une valeur de pays pivot dans les rapports de force géopolitique. Cette évaluation provient du XIXème siècle. Fonctionnellement, les voies maritimes permettent aux métropoles de maintenir leur approvisionnement en matières premières, notamment agricole et énergétique. A l’époque, les britanniques importaient 30% de leur denrées alimentaires par ces voies, en termes de sécurité ce sont donc des « lifelines ». Les pays riverains étaient perçus comme des sources de menaces potentielles dans une société internationale anarchique où la force était l’ultima ratio des Etats.

A l’aube de la Guerre Froide, la valeur stratégique du pétrole et des voies maritimes est toujours présente. L’Iran est un producteur dominant de pétrole, l’APOC/AIOC (Anglo Persian Oil Company qui devient l’Anglo Iranian Oil Company) représente une capacité d’alimentation incontournable pour la Navy sur la route vers l’Extrême Orient. C’est donc un double enjeu stratégique, une croyance qui provient des « lifelines » du siècle précédent et une croyance nouvelle dans la valeur du pétrole qui s’ajoute à l’ancienne. De fait, l’Iran reste un pays d’une valeur stratégique incontournable depuis un demi siècle.

 Les moyens diplomatico-militaires des britanniques vont ainsi accompagner la mise en place d’un Etat iranien. En 1901, le roi de Perse remercia un explorateur géologue d’avoir construit une ligne de chemin de fer d’une dizaine de kilomètre : William K. d’Arcy. Il reçu une concession sur tout le sous sol du pays pour une durée de 60 ans. Sa percévérence lui permit de trouver les premiers gisements pétroliers non loin d’Abadan.

Les britanniques récupèrent ces droits pour fonder l’Anglo Persian Oil Company (APOC). Il détenait 60% des droits en 1914. Cette majorité était gérée directement par les services secrets pour le compte de l’Amirauté.

En 1907, le Tsar et son homologue de la Courone signaient un traité qui divisait la Perse en deux zones d’influences séparées par une région tampon qui préservait ces deux empires d’un risque de confrontation directe. Mais en 1919, les russes étaient devenus bolchéviques et Londres mit fin à leur présence.

En 1921, les soviétiques réveillaient le nationalisme iranien, le Shah Rheza Kahn dénonça le traité de protectorat britannique. En 1932, il annula le monopole de la concession de l’APOC sur les pétroles iraniens, les privilèges pour les expatriés, il ferma le survol de son territoire aux avions anglais et il prit le contrôle des câbles de communication à destination des Indes. Lors du déclenchement de l’attaque allemande sur l’URSS en 1941, les alliés, anglais, américain et russe envahissent l’Iran. Le Shah fut destitué et remplacé par son fils, le Shah d’Iran Rheza Pahlevi, sous tutelle des alliés. A la fin de la seconde Guerre Mondiale, en 1947, le désordre s’installe dans tous le pays, notamment au Nord en Azerbaïdjan près de la frontière soviétique. Cette conflictualité met en danger les exploitations pétrolières.

Les Soviétiques qui avaient en vue les champs de pétrole iranien décidèrent de maintenir des troupes en Azerbaïdjan, dans la province nord du pays. Ils soutinrent activement les indépendantistes de cette province contre le Shah Rezha Pahlavi. Le Secrétaire d’Etat Byrnes ne pouvant laisser la ressource stratégique du pétrole sous influence soviétique, fit une déclaration au Conseil de Sécurité des Nations Unies pour condamner cette action. Les Etats-Unis envoyèrent le USS Missouri (le bateau le plus armé de l’époque) dans le voisinage de la Turquie. Le Secrétaire Byrnes envoya une note le 5 mars à Moscou pour que les Soviétiques retirent leurs troupes rapidement. Le président Truman évoque la possibilité de recourrir à l’arme atomique ce qui convainc Staline de céder afin de ne pas prendre le risque de perdre ses récentes acquisitions de territoire en Europe centrale et orientale. C’est le début de la Guerre Froide et du rideau de fer.

L’épisode le plus dramatique fut sans doute le renversement du PM Mossadegh lors de la nationalisation de l’Anglo Iranian Oil Company (ex APOC) en 1951.

Les américains suggèrent au PM Mossadegh de nationaliser l’AIOC puis d’orienter les exportations vers les Etats-Unis. Malheureusement, face à la colère des britanniques, ils se défaussent et ceux-ci mettent en place un embargo en retirant les compétences techniques d’Iran. Les iraniens perdent la partie et l’épreuve de force. Finalement les anglais et les américains tombent d’accord pour se partager le pétrole iranien en invitant même la France, ce qui permet de multiplier les grandes puissances qui ont intérêts à maintenir la souveraineté iranienne sous tutelle, la distribution des actions de l’AIOC devient GB = 40%, US = 40%, Hollandais = 14% et Compagnie Française des Pétroles = 6%.

Cette création d’un Etat iranien incapable de s’émanciper de la tutelle étrangère, fait partie de l’histoire iranienne. Cette mise sous tutelle s’est prolongée jusqu’à la Révolution islamique de 1979. Elle est un traumatisme national similaire à d’autres pays. Cette croyance conditionne la façon de concevoir les relations des dirigeants actuels avec les autres Etats-Nations de la scène internationale.

Ce cas illustre comment fonctionne la théorie réaliste des relations internationales. Elle suppose l’existence d’un Etat unitaire. Celui-ci ne peut compter que sur lui-même pour assurer sa survie dans une société internationale anarchique. La différence entre deux Etats ne provient pas de leur nature, démocratique ou non, mais de leurs capacités d’actions. Dans le cas de l’Iran, les gisements de pétrole sont une source de vulnérabilité pour les importateurs tels que la Grande Bretagne. Celle-ci va tenter de mettre la souveraineté iranienne sous tutelle afin de limiter au maximum cette vulnérabilité. L’histoire de l’Iran se réduit alors à une suite de tentatives d’accéder à son autonomie face au pouvoir de ses clients. L’enjeu permanent de ces interactions est le contrôle des gisements pétroliers. L’Iran est un acteur rationnel, comme ses clients, dans un monde où la menace sur sa souveraineté est permanente en l’absence d’une autorité supérieure qui pourrait arbitrer les contentieux.

Aujourd’hui, la principale solution offerte aux dirigeants actuels est le renoncement à leur souveraineté dans le domaine de l’énergie nucléaire, afin de bénéficier du développement des échanges pétroliers que l’Iran contrôle désormais, via leur intégration dans le réseau d’interdépendances de l’économie mondiale. Est-il surprenant que cet acteur ne réponde pas positivement à cette opportunité portée par les grandes puissances ?

Selon la théorie réaliste, l’Iran pourrait répondre favorablement si cela renforce sa survie et son autonomie. La mise sous tutelle du cycle du combustible nucléaire ne met pas en péril le régime qui pourrait se renforcer grâce au développement économique comme l’illustre le cas de la Chine. Malgré les dernières sanctions de l’ONU qui semblent affaiblir l’Iran et la tentative d’ouverture diplomatique du président Obama ; l’Iran reste sur sa position, c’est comme si il n’était pas réactif à un changement des rapports de force.

Pour expliquer cette situation, la théorie réaliste classique semble manquer de concepts. Il devient nécessaire de faire appel à la culture stratégique de cet acteur qui privilégie la confrontation avec les occidentaux. Il manque aussi quelques éléments de la théorie constructiviste qui permettraient de comprendre pourquoi l’Iran possède une identité qui favorise  cet enfermement de sa diplomatie.

En effet, le contexte de l’altercation entre américain et soviétique en 1947 est révélateur de l’importance de la perception de l’identité de l’autre. A la même période, le diplomate américain en poste à l’ambassade de Moscou, G.F. Kennan, avait envoyé à Washington le 22 février 1946 son fameux « Long Telegram » (8000 mots), concernant la nature de l’identité réelle de l’ancien allié soviétique et la menace qu’il représentait. Le « Long Telegram » justifiait la nécessité impérieuse pour les Américains de s’opposer par la menace et l’« Endiguement » à la politique étrangère de Moscou, car les dirigeants soviétiques ne comprenaient que la force. De façon quasi simultanée, la première altercation entre eux avait lieu en Iran au sujet du pétrole.

De plus, Le 7 mars 1946, W. Churchill faisait son fameux discours sur le rideau de fer à Fulton (Missouri, US) marquant dans les esprits le cadre idéologique de la Guerre Froide entre « l’Ouest » et « l’Est ». Le 14 avril, les Soviétiques acceptaient de retirer leurs troupes d’Azerbaïdjan. L’Iran fut le premier test entre les deux grands et l’enjeu en était le pétrole. A l’issue de cette altercation, les perceptions réalistes structurantes de la Guerre Froide étaient en place. Elles le restèrent jusqu’à la Crise des Missiles de Cuba en 1962.

En termes de perceptions, c’est la croyance en une différence irréductible exprimée dans le « Long Telegram » de G. Kennan et le discours du « Rideau de fer » de W. Churchill, entre la société américaine et la société soviétique et sa conjonction avec un actif énergétique incontournable, le pétrole iranien, qui contribua à la mise en place de rivalités durables au début de la Guerre Froide. La présence d’une différence forte entre les acteurs est un élément déterminant d’un problème de sécurité.

La conclusion de ce cas c’est le risque de réduction des explications réalistes du comportement d’un acteur à des actifs comme l’énergie au détriment de facteurs comme l’identité politique qui sont aussi pertinent. Cela montre l’importance du développement de la bonne gouvernance des Etats lors de la mise en place d’une dépendance pétrolière pour limiter le risque de crise politique. A l’aube d’une nouvelle période d’augmentation de l’exploitation des gisements de pétrole non conventionnels sur l’ensemble de la planète, c’est un élément qu’il ne faudrait pas oublier !

Pour aller plus loin, le premier épisode du documentaire « le secret des septs soeurs » par le réalisateur Frédéric Tonolli, produit par Sunset Presse pour France 5 en 2009

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